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Mois : janvier 2003

Castel Ardéchois

Castel Ardéchois

Des Châteaux en Ardèche …

Les hasards de la vie (ou le destin) ont fait que nous sommes, pour le moment, installés face à l’Ardèche avec la seule vallée du Rhône pour nous séparer de ce bout de montagne à la réputation austère et inhospitalière. Ce département regroupe l’ancien Vivarais, petit pays annexé à la couronne de France en 1305 : il était jusqu’alors terre du Saint Empire Romain Germanique (mais où es-tu donc, France éternelle de Clovis ?). Sa capitale (avant 1789) était Viviers qui ne garde aujourd’hui que le pouvoir spirituel avec le siège de l’évêque, le pouvoir temporel étant désormais à Privas où trône le préfet.

Pour qui survole rapidement les offres dispensées par les maisons de tourisme et autres syndicats d’initiative, l’Ardèche se résume bien souvent au Vivarais du sud : le site de Pont d’Arc est dans toutes les mémoires (il a meublé bon nombre de livres de géographie au chapitre « érosion »), et les gorges de la rivière passent pour être « un des plus beau canyon de France ». Là, on parle de la Cévenne Ardéchoise et d’un espace rural « dévitalisé » : il est vrai qu’autant ces paysages offrent au visiteur estival une image idyllique, autant on imagine les difficultés à y vivre les longues soirées d’hiver (« Qui voit Cévenne, voit ses peines … »).

Il existe une Ardèche moins connue : celle du Nord, on dit aussi l’Ardèche verte, que nous pouvons voir chaque jour (au moins, en partie !) depuis la fenêtre de notre salon.
La vallée du Rhône qui sépare Drôme et Ardèche, est un espace ou l’activité humaine déborde, c’est le moins qu’on puisse dire. Les principales villes ardéchoises qui bordent cette vallée voient donc leur économie tournée vers le fleuve. Mais il existe aussi des chemins de traverse qui nous permettent des surprises agréables dès lors qu’on s’éloigne du fleuve pour aller vers le plateau.

Laissez-nous vous en proposer quelques-unes.

Il y a d’abord ces deux petites vallées qui font oublier qu’à quelques kilomètres de là, les usines Rhodia et quelques autres empuantissent la vallée du Rhône:

La vallée de la Gance

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La vallée de l’Ay

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En descendant, au sud de Tournon, le château de Crussol, formidable forteresse qui domine la petite ville de Valence (là même où fut roué vif, Mandrin, « le bandit bien aimé » un 26 mai 1755) est sans doute le plus connu des châteaux ardéchois.

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Les ruines occupent le sommet d’un piton de roches calcaires (la « Montagne de Crussol » est longue de 3 kilomètres qui culmine à 400 mètres. Une pente abrupte de 250 mètres assure à la forteresse une protection naturelle impressionnante.
La construction du château débute au XIIème siècle, sous le règne d’un seigneur nommé Gérald Bastet mais le nom de Crussol (Cruciolo dans sa forme latine) est mentionné dès le Xème siècle dans le cartulaire de l’Abbaye de Saint Chaffre.

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L’ensemble des ruines regroupe, sur 3 hectares, le village (la Villette), gros d’une centaine de maisons à l’abri derrière un premier rempart et le château lui-même. Propriété de la famille d’Uzès, la demeure seigneuriale cessera d’être habitée au XVIème siècle ( vers 1565, on lui préfèrera alors le château d’Uzès, plus confortable). Au moment des Guerres de Religion, le site retrouve son utilité militaire : investi par les Protestants en 1573 (les Crussol-Uzès font partie des grandes familles nobles converties très tôt au calvinisme), il sera consolidé et les fortifications réaménagées. Rappelons qu’à ce moment, la vallée du Rhône et le Dauphiné sont sous la coupe du Baron des Adrets, que d’aucun considèrent, même dans son propre camp, celui des Calvinistes, comme un véritable prédateur. Dès 1562, Jacques de Crussol avait conquis bon nombre de villes du Languedoc pour le compte des Protestants. Les Catholiques reprendront cependant le site de Crussol et il sera finalement rasé au XVIIème siècle.

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Mais laissons Crussol à sa hautaine splendeur et redescendons les rives du Rhône. A 15 km environ, la rivière Eyrieu rejoint le seigneur des fleuves (à Beauchastel, plus exactement). La vallée de l’Eyrieu nous conduit vers les hauteurs du Haut Vivarais. Nous la laisserons à Saint Laurent du Pape pour emprunter une petite route sinueuse (pléonasme en Ardèche ?), à flanc de montagne, qui va nous conduire à Pierregourde. A Crussol, les ruines sont quelque peu aménagées … à Pierregourde, par contre, c’est la désolation à l’état pur (c’est aussi ce qui fait le charme du site …) et le spectacle vaut le détour.

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« Du haut d’un sommet élevé, le château de Pierregourde semble menacer encore la vallée. Le souvenir de ce fameux chef de brigand plane encore sur les rives de l’Eyrieu ; quand on va du Pape ou de la Voulte à Vernoux, on peut passer sur les ruines même du castel jadis si redouté. Je ne sais quel aspect de désolation règne sur le mamelon dont il occupe la cime : de ses créneaux brisés, de ses bastions écroulés, gisant ça et là sur le sol, la vue s’allonge sur la vallée de l’Eyrieu et de là s’élance par dessus le bassin du Rhône jusque sur les plaines du Dauphiné » (Albert du Boys in Album du Vivarais).

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Le visiteur pressé qui a absolument besoin de poser sa voiture au pied du château aura tout manqué. Par contre, celui qui accepte de monter à pied les quelques deux kilomètres de chemin empierré qui conduisent vers les ruines ne regrettera pas la promenade : il découvrira, de chaque côté, les sommets sauvages du Vivarais et, s’il fait beau, les premiers contreforts du Vercors et les petites vallées qui convergent vers celle de l’Eyrieu.

De loin, le château semble être poussé de la montagne : il fait corps avec le piton qui culmine à 600 mètres. Vu de loin, il apparaît donc comme un ensemble compact mais à mesure que l’on s’approche, on prend conscience de l’importance du site : outre le corps de logis et quelques restes de tours, le visiteur découvre en effet un ensemble de constructions qui s’échelonne autour du château sur des genres de terrasses.

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Il est fait mention de Pierregourde dans un registre de 1217 (un terrier) qui énumère les rentes dues au seigneur du lieu. Celui-ci percevait une partie de ses rentes en cire d’abeille. Plus tard, en 1325, nous retrouvons trace dans un autre document de Hugon IV, seigneur de Pierregourde et fils de Giraud du même nom.

Mais le personnage qui a le plus marqué ce château est sans doute François de Barjac (le fameux chef de brigand dont parle Monsieur du Boys), une des personnalités locales du parti huguenot, mort au combat de Mesignac, le 31 octobre 1568. Les légendes, en Ardèche, le présente souvent comme un chef de bande sans foi ni loi. Cette réputation est nuancée par le même Albert du Boys dans son Histoire du Languedoc (tome V).: « François de Barjac, sire de Pierregourde, qui fut dans son temps le capitaine le plus renommé des Protestants du Vivarais, est arrivé à la postérité avec deux figures dont les traits ne sont nullement semblables : il y a en lui l’homme de l’histoire et l’homme de la tradition. L’homme de l’histoire est un général actif, plein de ressources et d’intrépidité dans le péril. Du reste ni plus ni moins sanguinaire que les autres chefs des deux partis. L’homme de la tradition réveille au contraire, chez les villageois de la vallée de l’Eyrieu, l’idée d’une espèce de brigand semblable au capitaine de routiers du Moyen-Age. Suivant l’histoire, Pierregourde, proclamé, après la Saint Barthélemy, commandant du Vivarais pour les religionnaires, n’aurait point obéi au fanatisme révolutionnaire qui l’aurait élevé à ce poste important. La preuve en est que, de concert avec M. de Cugières, il aurait fait faire aux Vivarais des deux partis, catholiques et protestants, une sorte de confédération d’après laquelle ils se seraient garantis une paix mutuelle et se seraient même engagés à se secourir réciproquement s’ils étaient attaqués les uns et les autres. Par suite de ce traité, l’agriculture put revivre et le commerce refleurir. »

Mise à part cette référence aux périodes troublées des guerres de religion, il existe peu de documents sur Pierregourde : il faudrait sans doute que le site soit fouillé (mais il est propriété privée !) pour en savoir plus…

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Pour conclure, sur ces châteaux d’Ardèche, je voudrais citer un texte de Paul Perrève (in La Burle. Ed. J.C. Lattès. Paris 1981). L’auteur, ancien médecin de campagne, y décrit la rudesse du pays d’Ardèche battu par les vents (la burle, dans la langage du Vivarais, est « ce vent vif et glacé qui balaie les hautes terres », un vent qui, quand il entraîne la neige, fait qu’on ne sait plus où est la route et où est le précipice …). Ce texte illustre bien le sentiment qui saisit le visiteur quand il découvre les sommets de Pierregourde.

« Il m’est devenu clair, l’évidence même, que l’homme est un accident par ces terres hostiles, inhospitalières. Oh ! Un petit accident de rien du tout, atterri là par hasard, qui s’obstine à y subsister, entortillé dans sa solitude, agrippé à sa misère, mais qui tôt ou tard disparaîtra comme il est venu, vaincu, sans laisser de traces. La burle, patiente, aura le dernier mot. Déjà la forêt mange ça et là bien des cultures, envahit tant de hameaux où l’homme a disparu à jamais … Rude, la montagne du Haut Vivarais n’en est que plus belle, car puisant sa beauté au tragique, une beauté que la sueur des hommes a nourrie, goutte à goutte, que sa détresse a rendue plus glorieusement hautaine, plus souverainement insolente. Une terre qui n’en finit pas de vous chasser et de vous retenir, de vous retenir pour mieux vous chasser, avec cruauté, chuchotant à l’oreille de qui sait l’entendre son terrible message, que la vie et la mort ne sont que des illusions d’homme. »

Les amateurs de châteaux médiévaux pourront retrouver la présentation de ces deux monuments sur http://www.casteland.com . Ce site vous permet de visiter un nombre impressionnant de forteresses médiévales à travers tout l’hexagone.

Saint-Aubin du Cormier (35)

Saint-Aubin du Cormier (35)

Saint Aubin du Cormier est un de ces sites qui entrent très tôt dans l’histoire du duché de Bretagne et qui accompagnent toute l’évolution politique et économique de la région.

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La ligne de crête qui domine un vaste paysage près de la forêt de Rennes où Pierre de Dreux aimait chasser lui donna l’envie d’édifier une forteresse : les travaux commencent donc en 1255.

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Outre l’intérêt sentimental, le choix du site répond à d’autres impératifs :

– situé à quelques lieues des Marches de Bretagne, il est un passage obligé pour les Français qui montrent fréquemment des velléités d’invasion.

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– Il permet également la surveillance du château de Vitré (le baron André III est le beau-frère de Pierre de Dreux mais ils sont tous deux en froid pour une affaire d’héritage). Fougères n’est pas loin non plus et mérite attention même si le duc est en droit d’espérer que le jeune Raoul lui restera fidèle. D’une manière plus générale, Pierre de Dreux pratique une politique de construction militaire intense pour se positionner en pouvoir central face aux grands féodaux armoricains qui se montrent souvent turbulents.

– Enfin, Saint Aubin est au centre d’une région agricole riche dont il convient de poursuivre le défrichement commencé il y a un siècle. Il faut alors assurer aux paysans et aux bourgeois que l’on attire ici une protection suffisante pour que l’endroit reste attractif. La bourgade sera aussi et pour les mêmes raisons dotée de nombreux privilèges (exonération des redevances seigneuriales en particulier).

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Quelques précisions sur le promoteur de ce château : Pierre de Dreux, « bailliste » du duché de 1213 à 1237 (il meurt à son retour de croisade en 1250) fut surnommé par la suite Pierre Mauclerc. Ce nom signifierait ou bien « clerc qui a mal tourné » (il aurait étudié, dans sa jeunesse prime, pour embrasser une carrière ecclésiastique) ou bien « celui qui est contre les clercs » (par allusion à ses heurts fréquents avec le clergé breton et à une politique souvent anticléricale). Venu d’Ile de France (il est fils de Robert II de Dreux, l’un des principaux vassaux du comte de Champagne). Il est un étranger pour les Bretons et ne sera donc pas officiellement duc mais « bailliste » du duché, titre qu’il obtient par son mariage avec Alix, héritière de la famille ducale. En 1213, le roi de France, Philippe Auguste, fidèle à sa politique de centralisation hexagonale, a véritablement en main les destinées de l’Armorique et exige de Pierre de Dreux l’hommage lige (c’est le lien plus étroit et le plus contraignant de la vassalité). Mauclerc doit s’exécuter et il restera fidèle à son serment jusqu’en … 1224 !

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En dépit de ce lien de vassalité et dès son accession au trône, l’ambition du « bailliste » (son fils, Jean Ier le Roux, oeuvrera dans le même sens) sera de faire de la Bretagne un véritable état : réalité économique dotée d’une organisation administrative élaborée et soutenue par un puissance militaire significative.

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Dès 1232, le château de Saint Aubin du Cormier prouvera son utilité. Les troupes du roi de France, Louis IX (que certains appellent Saint Louis) l’assiègent mais sans succès. Rappelons que, 3 ans plus tôt, Pierre Mauclerc, soucieux de s’affranchir de la « protection » de son voisin français, a fait hommage du duché au roi d’Angleterre Henri III.

En 1234, malgré tout, Pierre Mauclerc doit céder devant la force (l’alliance anglaise ne lui apporte pas l’aide militaire souhaitée) : il rejoint la mouvance française et le château de Saint Aubin est remis en gage aux troupes de Louis IX. A la majorité de son fils Jean (1237), Pierre abandonne, comme promis, toute activité politique et s’engage dans l’expédition de Louis IX en Egypte. Joinville en parle alors comme d’un chevalier assagi et digne d’éloges en tous points.

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Le château et la bourgade de Saint Aubin vont ensuite profiter de quelques décennies de paix qui vont permettre un développement économique important dans tout le duché.

Vers 1430, sous le règne du duc Jean V de Montfort, la bourgade est « emmuraillée » et le château est remanié. Le désir de paix du duc et sa prudence politique ne l’empêche pas de se garder à ses frontières. La Bretagne vit en effet une période de sécurité et de prospérité relative près d’une France à feu et à sang mais, dans les zones frontalières, les incursions incessantes de routiers de tous bords obligent à la vigilance.

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Trente ans plus tard, la situation est beaucoup moins calme : sous Louis XI, les ducs de Bretagne participent aux dernières grandes révoltes féodales. Ainsi, en 1465, François II adhère à la ligue du Bien Public et 10 000 soldats bretons sont engagés contre les Français. Les années passent en escarmouches qui ne donnent pas vraiment l’avantage à l’un ou l’autre camp.

En 1487, la guerre ouverte avec la France devient inévitable. Plusieurs barons bretons, partisans du rattachement à la France et regroupés derrière le maréchal de Rieux, reconnaissent les droits de Charles VIII à succéder au duc (qui n’a pas d’héritier mâle). Pour parfaire la trahison, ils obtiennent l’aide de 6 000 soldats soldés par le roi de France. L’armée française est en réalité forte de 15 000 hommes répartis en trois corps et pourvu d’une artillerie d’excellente qualité. Cette armée échoue malgré tout devant Nantes (juin à août 1487) et le maréchal de Rieux (fin capitaine de guerre) se rallie alors au duc redonnant ainsi un peu d’espoir aux Bretons.

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Mais le 19 juillet 1488, les troupes françaises de la Trémoille enlèvent, gràce à leur artillerie, le château de Fougères malgré la résistance de ses 3 000 défenseurs. Le château de Saint Aubin du Cormier ainsi que Vitré sont aux mains des Français depuis l’automne 1487. Le 28 juillet, à quelque pas de la bourgade, dans les landes d’Usel qui bordent l’étang d’Ouée, les 15 000 Français tombent sur les 11 000 soldats bretons (il y a avec eux des archers anglais) que Rieux a rassemblé à la hâte. L’engagement ne dure que 4 heures mais c’est un véritable carnage : 6 000 bretons restent sur le terrain alors que les Français ne déplorent que 1 500 victimes. Les vainqueurs ne font pas de prisonniers : tous les combattants qui portent la croix noire (signe distinctif de l’armée bretonne hérité des croisades) sont exécutés.

Le duc François II, vaincu et moralement abattu, est contraint à la reddition et la paix est signée le 20 Août 1488. Le vieux duc ne survivra pas à l’humiliation : il meurt en septembre.

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A titre de gage, le roi de France conserve plusieurs villes fortifiées : Saint Malo, Fougères, Dinan et Saint Aubin du Cormier qu’il gardera si « le duc mariait les dites dames (= ses filles dont Anne) sans son consentement », comme il est stipulé dans le traité du Verger.
Les troupes d’occupation y sont toujours en 1490 et le château sera démembré avant leur départ.

En 1491, la fille de François II, Anne de Bretagne, devient reine de France en épousant Charles VIII, le vainqueur de Saint Aubin du Cormier.

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Les ruines aujourd’hui :

La forteresse comprenait un ensemble de 10 tours dont un formidable donjon et formait un quadrilatère de 100 mètres sur 30. Il ne reste que la moitié nord du donjon et les bases des autres tours. On retrouve également quelques lambeaux du corps de logis et du mur de la chapelle. L’enceinte extérieure, intégrée maintenant dans les constructions du bourg, garde la trace de trois grosses tours en demi-lune et du rempart sud qui domine l’étang.

Entrée libre et gratuite.
(attention à certaines ruines qui semblent défier les lois de l’équilibre).

Office du tourisme du Pays de Fougères

2, rue Nationale
35300 Fougères
02.99.94.12.20
www.ot-fougeres.fr

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Ar Men & la Tour d’Amour

Ar Men & la Tour d’Amour

Faut-il l’avouer ? Jusqu’à ce mois de septembre 2002, je n’avais jamais entendu parler de Marguerite Eymery non plus que de Rachilde, son nom d’auteur. Il faut dire que ma formation en littérature date d’une époque où il eut été inconcevable de parler d’elle dans les écoles de la sainte église catholique : on y citait Voltaire par obligation et on n’abordait Baudelaire que par le biais de l’Albatros …

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Les dictionnaires courants ne font pas non plus mention de cet auteur et c’est dommage : dans la page des « R », Rachilde aurait côtoyé l’austère Jean Racine, à celle des « E », elle surgissait juste après la bataille d’Eylau et à celle des « V » (Valette était son nom d’épouse) elle saluait à la fois Paul Valéry et Jules Vallès.

Toujours est-il qu’avant de me plonger dans les dictionnaires, je suis tombé par hasard sur un roman de Rachilde, « la Tour d’Amour », en ouvrant le tome 2 d’un ouvrage intitulé « Gens de Bretagne » et diffusé en 1998 par le Grand Livre du Mois.

A défaut de Racine ou Vallès, Rachilde rejoint dans ce volume des auteurs mieux connus des Armoricains (pas obligatoirement, non plus, dans les dictionnaires) comme Charles le Goffic, Anatole le Braz ou Pierre Jakez Hélias. L’inspiration bretonne de Marguerite Eymery ne puise pas aux mêmes sources que ceux-là : née en Périgord (le 11 février 1860) sa connaissance de la Bretagne est plus livresque que réelle. Mais au moment où elle écrit, c’est un thème à la mode : les récits bretons foisonnent avec le courant romantique et les peintres ne sont pas en reste. «La Bretagne n’existait pas -littérairement parlant- à la fin de l’Ancien Régime. Ses vieux bardes s’étaient évanouis dans les fourrés et les clairs de Brocéliande. La Harpe d’or de Merlin s’était tue. Le génie de tout un peuple ne jouait plus … Il fallut le génie de Chateaubriand pour remettre à la mode la terre des fili et des fées. Les poèmes attribués à Ossian par James Macpherson contribuèrent aussi très largement à redonner aux hommes le goût des brumes et du mystère. Le Romantisme allait procéder de ce goût-là. On délaissa la lumière bleue que les chevriers grecs travaillent du pipeau pour une autre, plus confuse, qui paraissait parvenir de l’au-delà et procéder de lui. » (Charles le Quintrec dans « les grandes heures littéraires de Bretagne ». Editions Ouest-France. Rennes 1978).

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Pour en revenir à la Tour d’Amour, c’est, pour Rachilde, le phare d’Ar Men. Ce monument, devenu mythique, est entré dans la légende dès le début de sa construction : perdu en mer à près de 20 km à l’Ouest de Sein, le rocher d’Ar Men reçoit ses premiers visiteurs en 1868. Il ne fait que 7,20 mètres de diamètre et est sans cesse recouvert par les vagues. Les ouvriers qui forent le récif pour y ancrer les fondations doivent s’attacher aux rochers. On raconte d’ailleurs que la première année de travaux fut bien courte : on ne put aborder le récif que 7 fois dans l’année pour un temps de travail de 8 heures en tout ! Le phare ne sera allumé qu’en 1881 mais il sauvera et sauve encore bien des navires : s’il existe un enfer marin, ce bout de mer d’Iroise en est la réplique exacte.

Le journal L’Illustration assurera un certain nombre de reportages tant sur l’édification de l’Ar Men que sur la vie des gardiens (juillet 1896). Rachilde a beaucoup puisé dans ces articles pour donner du réalisme à son roman : certaines descriptions techniques sont pratiquement recopiées mot pour mot et elle utilisera le texte de juillet 1896 pour définir les silhouettes des deux gardiens qu’elle met en scène dans la Tour d’Amour.

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Mais la préoccupation de Rachilde n’est pas d’écrire une histoire romancée de la vie des gardiens de phare même si elle choisit pour cadre de son œuvre le plus dur à vivre de ces « tour de feu » (en breton, le Phare : an tour tan) de la côte bretonne, certains occupants ayant parlé de « pavillon disciplinaire ». L’Ar Men est alors ravitaillé tous les 15 jours si le temps permet au bateau d’approcher le rocher. Les gardiens sont alors relevés mais la mer choisit parfois de les y garder plusieurs semaines supplémentaires. Les hurlements du vent qui ne cessent jamais à l’entrée de la Chaussée de Sein, les déferlantes qui font trembler l’édifice créent un climat d’angoisse évident. En 1899 déjà, Anatole le Braz publiait un roman – le Gardien du Feu – dont l’histoire (tout aussi macabre que celle de la Tour d’Amour) avait pour cadre le phare de Gorlébella (plus connu sous le nom de Phare de la Vieille, au large de la pointe du Raz). Il y parle de l’Ar Men et de ses gardiens : « Plus loin que Gorlébella, plus loin que l’Ile de Sein, presque à la limite des eaux françaises, il est, sur un récif solitaire, une tour à moitié inaccessible, dernière vedette du vieux monde au large des mers du couchant Deux de mes confrères [c’est Goulven Denès, le gardien-chef de Gorlébella qui parle …] sont condamnés à s’immobiliser là, des saisons entières, comme Siméon le Stylite sur sa colonne, bien au-delà des horizons terrestres, hors de l’humanité, hors de la vie. Prisonniers de la mer et forçat du feu, le bagne, au prix de l’existence qui leur est faite, serait doux. Je me suis trouvé naguère en compagnie de l’un d’eux que l’on rapatriait. Ce n’était plus qu’un automate, aux yeux égarés de somnambule, à la démarche hésitante et infirme de cormoran blessé … Le vide qui environne ces gens dévaste aussi leur crâne, stupéfie leur cerveau. » Précisons quand même que l’Ar Men a été automatisé en 1989 !

Rachilde place donc dans ce cadre deux hommes : Mathurin Barnabas, le vieux gardien qui n’a pas rejoint la terre depuis des années et Jean Maleux, nouvellement nommé dans « une propriété de l’Etat » qui vient le seconder avant de devenir à son tour gardien-chef. Maleux n’imagine pas ce qui l’attend …

Inutile de raconter l’histoire, la romancière le fait mieux que moi. Permettez-moi seulement de vous livrer quelques extraits :

L’arrivée au phare …
Je grimpai (sur le pont du ravitailleur, le Saint Christophe) et me trouvai devant … ma maison de retraite

A pic, par le travers du Saint Christophe, s’élevait le phare d’Ar Men, tout entouré des crachats de l’Océan. Les vagues se révolutionnaient à sa base en hurlant et bavant avec la bonne envie de le démolir. Jamais je ne l’aurai cru si grand, si colosse. Je l’avais déjà vu dans le cabinet du patron de l’apprentissage , en joujou, haut comme le doigt et tout historié de petits échelons d’argent. On le posait sur les cartes et il restait là, l’air pas plus fier que ses voisins. On allumait, semble-t-il, comme on allume un bout de pipe. Seulement, nature, il était moins drôle. Sa grue d’arrimage et son fil de va-et-vient lui voilaient la face, pareille à une immense toile d’araignée. Juché sur une roche où on ne devait pas pouvoir mettre le pied, jadis, il tenait par miracle, si gros, si long, qu’on se sentait de l’orgueil pour la force de l’homme qui l’avait conçu. Trente-six ans de travail et une ration de cadavres ! Il en était gras, le monstre, d’avoir dévoré des ouvriers. Sa croupe, hors de l’eau, luisait comme enduite d’une viscosité ; son esplanade, lisse comme du marbre, présentait l’aspect d’un perron de préfecture, tant elle était blanche et jolie, mais, tout autour, quand la vague se recroquevillait sur elle-même, on découvrait des trous, de vieux trous de dents gâtées, et cela sentait la marée, âprement, avec un surgoût de sang pourri. »

Une drôle de pêche …

(Maleux a sorti le canot et cherche des moules sur le rocher)

Pas une herbe, pas une algue, pas une touffe de lichen, pas un morceau de coquillage blanc ou rose, pas de couleur, pas de reflet, tout était noir, d’un noir intense, tellement intense qu’il en paraissait lumineux ; l’eau recelait une flamme intérieure, un feu sombre qui la faisait plus pure que le jais. On voyait là, au centre même de ce deuil, un objet singulier, ça ressemblait à un bout de bois, un bout de jonc plus pâle à une extrémité. Une bête ? Non. Ca ne remuait en tournant que parce que l’eau tournait autour du roc.

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Il venait de loin, ce courant, d’abord furieux, puis plus dissimulé, se resserrant sous la vague jusqu’à pousser devant lui toutes les épaves comme des troupeaux de béliers.

Il avait apporté ça … laissant le reste en route. C’était une épave aussi, une toute petite épave humaine. Cela ressemblait à un petit bout de serpent, un petit bout de serpent rougeâtre dont la tête fuselée serait translucide, en porcelaine …

C’était un doigt.

Il se promenait tout seul. Mon Dieu, oui ! On se sépare de ses frères, un beau jour d’orage, sous la dent d’un congre ou parce que la main, remontant du fond, s’est pourrie à se crisper sur la planche du salut.

Bien souvent les doigts se coupent à la phalange qui garde l’anneau. Les chairs gonflent, se déchirent, l’anneau, une alliance mince usée, fait l’office de couteau, scie peu à peu le petit os tendre déjà brisé par un dernier effort, et le doigt libre s’en va, droit comme une flèche, indiquer la route du néant.

Enfin, je ne sais pas pourquoi il se trouvait là, le malheureux, mais c’était bien un doigt.

Une visite impromptue …

Moins drôle fut l’épave qui nous arriva portée de rouleaux, d’encre, toute livide au milieu de ce crépuscule pourri.

Une tête ! patron … là, du côté de la Baleine … Un noyé, patron !
Laisse venir ! qu’il répondit tranquillement.

Je sentis que l’eau de l’averse me coulait plus fort dans le dos.

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C’était un homme ; presque assis sur la mer, une ceinture de sauvetage le maintenait flottant. Il allait en chemise, la poitrine gonflée, gras à crever, le front en arrière, les cheveux collés, ses yeux morts regardant encore très fixement quelque chose au loin, sa bouche grande ouverte continuant à pousser le cri qui ne sortait plus … Celui-là était fini depuis huit jours, car il montrait des tâches de moisi sur sa peau, l’air comme truffé.
Il passa, tourna, valsa, nous salua bien honnêtement, et, tout en évitant notre harpon, il fila, ventre à la mer.

Ils sont avancés, que murmura Barnabas, bourrant une autre pipe.

Le jardin …

Je me fabriquai un jardin.

Oh ! Pas un jardin ordinaire !

Une petite caisse de bois très étroite, que je remplis de la terre pieusement rapportée de mon dernier voyage, et je semai quelques graines, j’enfouis un oignon de plantes des îles qu’on m’avait donné jadis, et qui pousserai pourvu qu’elle ait de l’eau en quantité suffisante.

J’exposai le jardin sur le hublot de ma chambre.

Tous les matins, je venais contempler mon jardin, l’œil anxieux, me figurant que des pointes vertes …

Ah bien, oui, les pointes vertes !

C’était l’Océan qui dressait des pointes vertes, l’Océan furieux et toujours soulevé comme un sein de femme enragée d’amour.

Mais l’herbe ne pousse pas dans les petits cercueils pleins de terre.

Mon jardin n’avait fleuri que de quelques grains de sels, cadeau de l’Océan, bouquet de la Sirène.

Une tempête parmi d’autres …

La mer délirante bavait, crachait, se roulait devant le phare, en se montrant toute nue jusqu’aux entrailles.

La gueuse s’enflait d’abord comme un ventre, puis se creusait, s’aplatissait, s’ouvrait, écartant ses cuisses vertes ; et, à la lueur de la lanterne, on apercevait des choses qui donnaient l’envie de détourner les yeux. Mais elle recommençait, s’échevelant, toute en convulsion d’amour ou de folie. Elle savait bien que ceux qui la regardaient lui appartenaient. On demeurait en famille, n’est-ce pas ?

Des clameurs pitoyables s’entendaient du côté de la Baleine, plaintes qu’on aurait dites humaines et qui, pourtant, ne contenaient que du vent. Ce n’était pas encore l’heure de mourir.

L’horizon demeurait noir, d’un noir intense de bitume fondu. Les nuages courraient se déchirer à la pointe du phare et on devinait qu’ils coifferaient bientôt la lumière de leur satané capuchon de velours.

Ce serait le moment pénible pour nous, car les pauvres navires filent de ce temps-là, sans s’occuper des éclipses prédites. Il nous arrivait des montagnes d’eau du bout de la Baleine, des vagues s’irritant, se cabrant sur le rocher, l’escaladaient, prenaient des proportions géantes et se couronnaient des formes blanches de leur écume qui, les nuits d’orage, semblent éclairer. Une jolie clarté, ma foi, celle du drap jeté sur le défunt quand il est entre ses quatre cierges.

Nous avions toutes les difficultés du monde à nous tenir debout.

Le vieux gronda et se mit à marcher sur ses mains pour plus de sûreté. Il avait l’aspect d’un crabe énorme. Son dos bombait, ses jambes raclaient la pierre, et les pinces de ses doigts palpaient les endroits glissants. Moi, je longeais les crampons, gardant mon filin dans mes mâchoires serrées.

Nous étions des bêtes.

De surnaturelles bêtes, plus que des hommes : nous luttions contre le ciel et moins que des esprits, car nous ne possédions plus la conscience de notre besogne.

Nous sortions de notre coquille pour flairer la mort et tâcher d’en garantir les autres. Mais nous n’avions pas d’orgueil. C’était bien fini de penser quoi que ce soit de noble, nous étions trop abrutis. Et nous rampions devant la mer qui crevait de rire à nos barbes.

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Le naufrage …

Je ne voyais pas encore le navire, mais les éclairs me le montrèrent une seconde, comme en pleine aurore.

Un grand navire à coque sombre, tout debout, pareil à un cheval dressé sur ses jambes de derrière.

Il marchait ainsi vers la Baleine.

Son affaire était réglée. Plus la peine de l’avertir. Il y avait belle heure qu’il cherchait sa fin, le malheureux !

On n’entendit ni cloche d’alarme, ni commandement de porte-voix, ni cris de désespoir. Le grand vaisseau, en animal énorme, très têtu, voulait aller là … ça lui faisait plaisir. Il glissait toujours debout avec des dandinements grotesques. Il hésitait maintenant un peu entre le récif et le chenal.

Vont venir droit chez nous ! criai-je épouvanté de la hauteur de ce monstre. Ils vont nous écraser.
Pas de danger, répondit Barnabas, dont je voyais flamber les prunelles vertes tout à côté de moi. La Baleine barre les dessous.

Et il se mit à rire.

L’immense fantôme noir s’abîma tout à coup. Parmi les rugissements du vent, les grondements du tonnerre, on perçut un fracas de planches, un abominable fracas de bois très sec éclatant.

C’était le grand cercueil qui s’ouvrait sur la barre de la Baleine. Puis ce fut fini, tout disparut, emporté par le courant ou s’abîmant aux entrailles de la mer.

Une soirée à terre qui finit mal …

Toutes les caresses des bonnes putains, là-bas, parmi les fleuves rouges des étoffes, ne m’avaient ni apaisé, ni dégrisé ; tout le tapage des joyeux compagnons, les marins du Marceau, me restaient au fond des oreilles comme des bruits de guerre. Contre qui, contre quoi fallait-il s’armer, se battre ? … Et très loin, très haut, plus haut que les maisons se rejoignant dans les ténèbres, girait un phare électrique dont les rayons blancs fouettaient le ciel de fouets livides m’éblouissant sans éclairer ma route.

Le plus étonnant c’est que je me croyais en mer. J’allais au phare d’Ar Men, je me dirigeais vers la Tour d’Amour, et je traversais l’Océan à pied, n’ayant plus besoin de m’embarquer sur le Saint Christophe. J’entendis qu’on marchait derrière moi.

Un trot de souris. Le pas de quelqu’un qui se dissimule.

C’est le vieux, que je me dis.

Ca n’avait aucune raison de songer au vieux, puisque c’était une femme. Elle me posa la main sur la manche :

Petit homme ! qu’elle me dit.
Je fus envahi par une colère folle :
Petit homme ? Moi, Jean le Maleux ! J’en vaut bien trois pour le service, et je me suis battu avec la mer. Faut pas me traiter de petit homme … Je reviens de trop loin !

La fille, peut-être aussi grise que moi, peut-être parce que mes paroles lui rappelaient un son de voix dejà entendu, se précipita brusquement dans mes bras, s’agrippa – telle une pieuvre – à mes épaules et me baisa sur la bouche d’un long baiser, suceur, abominable, puant le muse.
Toi, tu n’embrasseras plus jamais personne ! C’est fini de rire, sale gueuse !

Et je lui plantai mon couteau dans le ventre.

Elle tomba. Je continuai mon chemin, ne me retournant même pas, marchant d’une enjambée plus ferme, plus digne, enivré d’un grand orgueil.

Ben quoi ? J’ai tué la mer !

Note : la Baleine est une suite de rochers (à peine visibles et particulièrement traîtres) qui prolonge le récif d’Ar Men (« un certain prolongement de récifs à fleur d’eau … ça ressemblait à une ligne plus sombre de la vague, un endroit où il y aurait eu un sentier tracé dans la grande prairie, le grande prairie dont les herbes sont les cheveux des noyés »).

Repères chronologiques :

1860 (11 février) : naissance près de Périgueux de Marguerite EYMERY.

Très jeune, elle publie récits et nouvelles dans l’Echo de la Dordogne.

1878 : Elle « monte » à Paris. Elle indique sur sa carte de visite : « Rachilde, homme de lettres ».

1880 : elle publie son premier roman « Monsieur de la Nouveauté ».

1884 : « Monsieur Vénus » paraît à Bruxelles : ce roman l’a fait connaître, lui vaut une réputation sulfureuse et l’entraîne dans des démêlées avec la justice belge.

1887 : parution de « la Marquise de Sade » (roman).

1889 : Rachilde épouse Alfred Valette, un des fondateurs du Mercure de France.

1890 (1er janvier) : paraît le premier numéro du Mercure de France. Rachilde participera à la rédaction. Son influence se fera sentir également sur la politique éditoriale du Mercure (elle refusera, par exemple, que Marcel Proust y soit édité !).
Epoque des « Mardis de Rachilde », salon où se presse le Tout-Paris littéraire.

1890 : « la Voix du Sang » (théâtre).

1891 : « Madame la Mort » (Théâtre).

1914 : « la Tour d’Amour ».

1928 : « Pourquoi je ne suis pas féministe » (pamphlet).

1934 : « Mon étrange plaisir » (roman)

1935 : mort d’Alfred Valette.
Commencent les années de solitude

1947 : dernière œuvre, « Quand j’étais jeune ».

1953 (4 avril) : mort de Rachilde.

IMPORTANT : Si vous souhaitez découvrir en entier « la Tour d’Amour », il semble que l’édition de 1994 (Mercure de France) soit encore disponible en librairie.
Bonne lecture !

Dernière minute …

Pour ceux que l’œuvre de Rachilde intéresse, je signale la parution aux Editions Honoré Champion (Paris – 2002) d’un livre de Régina Bollhalder Mayer intitulé « Eros décadent – Sexe et identité chez Rachilde ».

Il ne s’agit pas d’une biographie mais d’une analyse générale de l’œuvre de la romancière. Ce livre est tiré d’une thèse soutenue à Bâle et situe la problématique de Rachilde dans le courant de la littérature dite « décadente » de la fin du XIXème siècle (où l’on retrouve des écrivains comme Léon Bloy ou Huysmans).

C’est d’ailleurs Léon Bloy qui écrivait à Rachilde en 1897 (citation extraite du livre de Régina Bollhalder Mayer) : « Très sincèrement, je ne sais que pensez de vous. Si vous étiez sciemment une scélérate, parbleu ! Mais vous êtes une perverse ingénue, et j’avoue que cela me détraque. Vous allez aux ténèbres, instinctivement, comme les plantes vont à la lumière. »

REMERCIEMENTS …

Le droit de reproduction de l’aquarelle représentant le phare d’Ar Men nous a été gracieusement accordé par son auteur Nathalie Dubreucq Carlier.
Vous pouvez découvrir l’ensemble de son oeuvre sur http://www.dubreucq.net

Derrière chaque branche

Derrière chaque branche

Voici une autre bande dessinée de Jean Claude également publiée dans le Chardon en décembre 1977 (pour ceux qui n’ont pas suivi les épisodes précédents, voir introduction de la BD intitulée « de rèves et d’étoiles »). On peut imaginer qu’il s’agit là d’une aventure survenue à quelques malfrats de la bande de Duguesclin (1320 environ – 1380) puisque celui que l’on a surnommé à l’époque « le sanglier de Brocéliande » a commencé sa sanglante carrière dans les fourrés de la forêt de Paimpont …

 

 

L’armée française 1934-1945

L’armée française 1934-1945

J’ai retrouvé, dans mes archives, ce texte commis à une époque (1995) où je me suis retrouvé sur les bancs de la faculté de Rennes (25 ans après ma première expérience universitaire !). C’est une analyse qui n’a rien d’exhaustif puisqu’elle répond à la commande d’un texte court (10 pages maxi, avait dit le professeur …) alors que le thème pourrait certainement occuper plusieurs volumes.
Il est évident aussi que cette analyse est personnelle (elle s’appuie sur une étude de documents divers puisque je n’ai pas moi-même vécu la période incriminée) et donc sujette à réactions : n’hésitez pas à me faire part de vos désaccords, si besoin …(clic sur « contact« )
Je joins en annexe l’explication des sigles utilisés puisque, pour les plus jeunes, certains ne veulent plus dire grand’ chose.

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la médaille militaire (obtenue à titre posthume …) de mon grand’oncle, Abel Allain, tombé le 26 avril 1917 au Mont Cornillet (Marne)

L’ARMÉE EN FRANCE

Face à la NATION et à la RÉPUBLIQUE
– 1934-1945 –

Depuis l’An II, où apparaissent les vertus d’une armée populaire et républicaine, la masse des citoyens, hommes politiques et militaires compris, semble d’accord sur le rôle que doit remplir l’armée : elle existe pour défendre. S’il y a consensus sur l’objet à défendre (le territoire national et ses occupants), l’appel à une conscience unitaire et patriotique devient plus délicat lorsqu’on aborde l’aspect moral du problème : chacun a ses valeurs et les citoyens sont vite en désaccord sur ce qu’ils entendent par « nation ». En effet, le régime en place représente-t-il bien cette nation et défendre la nation revient-il à défendre indistinctement, suivant qui la gouverne, la République, ou l’Empire, ou la Monarchie restaurée, ou tout autre forme d’organisation nationale ? Rien n’est moins sûr et les dissensions se retrouvant alors sur les champs de bataille, bien des guerres, combats patriotiques à l’origine, se transforment-elles en lutte franco-française. Ces faits d’histoire amènent Marc Ferro à écrire que, mis à part le Grande Guerre de 1914-1918, « la France n’a pas tant le génie des armes que celui de la guerre civile. »

Depuis l’affaire Dreyfus où l’armée se retrouve au cœur du problème qui divise la France, l’on remarque que la Gueuse et la Grande Muette semble observer une sorte d’accord tacite qui les empêche de se mêler, l’une l’autre, des affaires concernant chacune. La Première Guerre Mondiale, où l’élan patriotique apparaît sans faille, illustre bien ce statut quo : affaires militaires et politiques sont, bien sûr, étroitement mêlées mais chaque antagoniste fait en sorte d’étouffer ses propres états d’âme par rapport à l’autre pour aller vers le même but : défendre la nation républicaine.

Ce parti pris de non-ingérence va se trouver mis à mal à la fin des années 1930 et cette situation semble être, paradoxalement, le fruit d’une victoire militaire (1918) que la nation est incapable de surmonter. L’armée du 11 novembre 1918 symbolisait le ciment fraternel où le pays tout entier s’était soudé face à l’ennemi héréditaire. La décennie qui précède la Seconde Guerre Mondiale lui laisse-t-elle la même place ? en 1934, l’armée se trouve confrontée à une situation de guerre civile latente. Cinq années plus tard, elle est au pied du mur et tout bascule alors.

Notre propos sera donc de montrer que, durant la période 1934-1945, l’armée française est amenée à se situer par rapport à une République et à une Nation en crise : crise politique intérieure où resurgissent les combats séculaires mais aussi crise intellectuelle et morale face à un monde en pleine évolution alors qu’aux frontières du pays s’affirment des totalitarismes de formes diverses.

Une analyse systématique et exhaustive des divers aspects de la situation de l’armée face à la Nation et à la République semblant difficile dans l’espace réduit de cet exposé, parti a été pris d’essayer de mettre en lumière les différents points du problème en privilégiant l’étude de quelques faits ou situations symptomatiques de l’évolution de la notion d’armée.

1934-1939 :
UNE ARMÉE FACE À UNE RÉPUBLIQUE VACILLANTE
ET À UNE NATION DIVISÉE.
POLITIQUES et MILITAIRES : la MÉFIANCE.

Le 6 février 1934 reste le jour où se sont stigmatisées les opposition au régime, oppositions venus de tous horizons. Aux difficultés intérieures (politique de déflation qui entretient une crise à perpétuité et laisse une population laborieuse sans défense contre le chômage) viennent s’ajouter de graves inquiétudes sur la situation internationale (avec, entre autres, l’échec de la Conférence de Genève sur le désarmement dès octobre 1933). C’en est fini de l’idée de sécurité collective et face aux agissements de l’Allemagne, la peur de la guerre devient une réalité tangible.

L’émeute du 6 février fait donc que rien n’est plus comme avant : le régime cède sous la pression de la rue. Au début du siècle, la république de Clemenceau ou de Briand aurait fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. En 1934, il n’en est rien : Daladier ne répond pas à l’offre du général Herlaut de faire monter sur Paris son régiment de char.

Méfiance des hommes politiques ? Il faut dire que l’entente entre civils et militaires n’est pas au mieux. L’anti-parlementarisme est de bon ton dans les milieux du haut commandement où il est dans la tradition de se méfier des hommes politiques en général, « tous ceux qui profitent des souffrances et de la mort des autres pour faire de belles phrases et de gros bénéfices ». L’attribution de chacun évoquée par Weygand dans ses Mémoires (« Rappelé au service ». Paris 1950) donne une idée de ce refus des militaires de prendre position dans le domaine politique : « il n’y a pas deux pouvoirs dans l’État mais un seul, le pouvoir civil qu’exerce le gouvernement en toute autorité. Il y a un chef militaire n’ayant autorité que sur l’armée et qui doit obéissance au gouvernement. »

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L’HÉRITAGE de la GRANDE GUERRE.

A la veille du Front Populaire, l’armée, dans son ensemble, n’est pas vraiment anti républicaine (même si quelques-uns restent farouchement opposés à la Gueuse, citons encore Weygand qui se contredit alors en affirmant en substance après la défaite « si je n’ai pas eu le Boche, j’ai tout de même réussi à mettre le régime par terre. »)

Paradoxalement, à un moment où une unité patriotique aurait été indispensable, l’armée française est profondément divisée, à l’image, d’ailleurs, de la société civile. Il y a un semblant d’union, certes, au travers de la fraternité des anciens de la Grande Guerre. Au poids psychologique des 1 350 000 Poilus restés dans les tranchées s’ajoute la présence bien réelle des 5 200 000 rescapés qui se retrouvent dans les différentes associations d’anciens combattants. Ici, la division est nette : si les Croix de Feu mobilisent au sein de l’UNC, les socialistes peuvent compter sur la FRAC et les communistes sont présents avec l’ARAC. Ces différentes tendances sont toutes aussi nombreuses le 6 février 1934, Place de la Concorde : les Nationalistes de l’UNC y côtoient les Ultra Pacifistes de l’ARAC. L’ensemble des mobilisables, qu’ils soient anciens combattants ou fils de ceux-ci, partira donc avec des idées politiques bien divergentes.

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Mon grand’père, Louis Houédé, revenu blessé de la Grande Guerre. Ses deux frères, mobilisés dès le départ, n’ont pas eu cette chance (!) : Joseph est mort le 2 octobre 1914 à Beaucourt (Somme) des suites de ses blessures et, 3 semaines plus tard, Appolynaire est abattu à Givenchy la Bassée dans le Pas de Calais (25 octobre 1914)

UNE ARMÉE AVANT TOUT DÉFENSIVE

Les cadres de l’armée qui sont pour la plupart des « anciens de 14 », se réfèrent également à cette mythologie du sacrifice héritée des hauts faits de la Grande Guerre. Prenant en compte l’énormité du sacrifice humain consenti alors, il y a chez eux un souci constant de ménager désormais le sang français, idée plus nuancée mais à rapprocher du « plus jamais ça » des poilus revenus, vaille que vaille, à la vie civile. Cette volonté d’économie des forces vives pousse l’armée à opter pour une politique essentiellement défensive, politique énergiquement défendue par la tranche non belliqueuse, pour ne pas dire pacifiste, de la hiérarchie militaire. Cette prise de position répond d’ailleurs aux souhaits de la Nation et renforce donc dans l’esprit français l’idée d’une armée au service du pays (l’esprit de conquête n’est plus populaire).

Sur la situation même de l’armée à la veille de la Drôle de Guerre, les avis sont partagés au sein du haut commandement militaire mais tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une propagande officielle qui présente l’armée française comme la meilleure d’Europe (le défilé du 14 juillet 1939 est à ce niveau un modèle du genre). Bon nombre de gradés de haut rang pensent que c’est vraiment une réalité …Mais certains, tel le général Vuillermin, sont alarmistes, surtout au regard de la situation de l’aviation. D’autres sont sceptiques sur l’utilité du maintien d’une infanterie « reine des batailles » et pensent plutôt que la force mécanique est promise à un bel avenir. Ainsi, un militaire obscur, Charles de Gaulle, écrit-il en 1934 un livre qu’il intitule « Vers l’armée de métier » et qui va à l’encontre des doctrines officielles.

Ce livre trouve écho chez un certain Marcel Déat qui estime quant à lui « qu’il est nécessaire et urgent de rapprocher l’armée de la nation par l’éducation physique de la jeunesse, l’entraînement des réserves, la mobilisation industrielle de la nation » (1936). Cette même année (1936), de Gaulle semble avoir (déjà !) des idées sur le rôle politique de l’armée quand il écrit à Paul Reynaud : « on ne concentre un pays que sur un sentiment : celui du péril couru. Ne vous semble-t-il pas que le moment soit venu pour vous de jeter au premier plan la question de nos armes ? Hitler n’a pas fait autre chose pour rassembler l’Allemagne …  » Et quand, en 1938, le colonel de Gaulle publie, en reprenant des notes assemblées pour le maréchal Pétain, « la France et son armée », il veut « mettre en relief ce qu’il y a d’émouvant dans le destin d’une nation qui s’élève et s’abaisse en même temps que sa force militaire. »

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Peinture de R. Dufy (détail)

QUI A DU MAL À CIBLER L’ENNEMI.

Ces idées nouvelles restent marginales et, dans son ensemble, l’armée n’est pas prête à l’autocritique alors même qu’elle se trouve confrontée au risque d’une agression extérieure. La réflexion semble en effet marquer le pas au profit d’une lutte intérieure effective contre le Bolchevisme : les idées communistes et, pour une bonne part, celles du Front Populaire, apparaissent aux yeux de nombre de militaires, en contradiction avec l’idéal du soldat, idéal fait de discipline, de rigueur, … (dans « l’Étrange défaite », Marc Bloch résumera cet idéal par « les valeurs d’ordre, de docile bonhomie, de hiérarchie sociale, un peu de ce sens national. ») L’internationalisme des Communistes, « l’esprit de jouissance et de facilité » souvent attribué, de manière facile, aux adeptes du Front Populaire, heurtent profondément les officiers de l’armée française qui se voient, entre 1934 et 1939, dans une situation identique à celle précédant la chute de l’Empire romain. Ajoutons à cela que certains chefs, tel Philippe Pétain, gardent un souvenir obsessionnel des mutineries de 1917, exclusivement attribuées à une volonté bolchevique de détruire le sentiment national français au profit de l’Internationale des prolétaires. Certains clament alors haut et fort que l’Allemagne est le meilleur rempart contre le « péril rouge » : leur ardeur guerrière à l’encontre du chancelier du Reich sen trouvera considérablement émoussée.

Il est donc bien difficile de donner une image unique et figée de l’armée française à la veille de la Seconde Guerre Mondiale tant elle apparaît comme peu homogène face à la situation interne de l’Hexagone et face à la montée des périls extérieurs :
– antiparlementariste pour une bonne part mais pas totalement antirépublicaine,
– nationaliste certes, mais avec des nuances : le souci de la paix peut justifier quelques entorses à cette idée,
– garante de l’unité nationale, c’est son rôle théorique, mais souvent préoccupée de l’unité de bons éléments avec mise à l’écart de toute une partie d’indésirables dont les « Moscoutaires ».

APRÈS LA DÉFAITE :
L’ACCOMMODEMENT ViCHYSSOIS
ET LES PREMIERS RÉFRACTAIRES.

L’ARMÉE PERDUE.

La France se retrouve donc, en 1939, au sein d’un processus qui l’entraîne irrémédiablement au conflit. Pour certains historiens, 3 jours (du 13 au 15 mai) suffiront à l’armée pour perdre la guerre. Savoir ensuite qui était responsable, si la défaite était prévisible, si l’armée voulait vraiment se battre et gagner, savoir si, matériellement, elle le pouvait, autant de questions qui ont donné et donnent encore lieu à des réponses très diverses, parfois contradictoires.

Le rapport Dufieux, rédigé à la demande de Weygand et daté du 7 juillet 1940, montre que tout n’est pas si simple et que les explications lapidaires qui ont suivi la défaite masquait souvent la totale incompréhension de l’ensemble des acteurs et spectateurs de « l’ouragan Blitzkrieg ».

L’armée française laisse, en quelques semaines, 120 000 morts sur le terrain (proportionnellement, c’est davantage que dans l’enfer de Verdun) et 250 000 blessés. La défaite s’inscrit également en chiffre de prisonniers : 1 850 000 se retrouvent dans les oflags et stalags (ils seront encore 940 000 en 1944 et 37 000 sont morts en Allemagne).

Ces prisonniers seront un souci constant pour les familles françaises qui tentent, par colis interposés, de combattre leur solitude et cet ennemi de tous les jours qu’est la faim.

Officiellement, l’État Français s’occupe d’eux (Hitler ne l’a-t-il pas autorisé à être la « puissance protectrice de ses propres captifs » !). Le Maréchal leur prêche donc une sorte de « patriotisme passif » au travers des Cercles Pétain qui, à vrai dire, ne connaissent pas un vif succès. Pour ces prisonniers, officiers et hommes du rang, le pays semble bien les avoir abandonné et les problèmes de survie prennent le pas sur les considérations politiques.

L’ARMÉE D’ARMISTICE.

Quand le général Hutzinger est autorisé, le 22 juin 1940, à signer la convention d’armistice, le potentiel militaire se trouve neutralisé : l’armée d’armistice n’aura plus qu’un rôle de maintien de l’ordre intérieur. C’est en effet un ordre nouveau qui s’établit à partir du 25 juin, l’acceptation par Philippe Pétain des conditions d’armistice laissant supposer déjà qu’il entraînera le pays dans la voie de la collaboration avec les vainqueurs. L’homme de Verdun va s’efforcer de prouver à tous que « l’honneur est sauf » même si les prisonniers français apparaissent désormais comme de véritables otages politiques, même si l’armée est hors de combat pour bien longtemps, même si personne n’est dupe du désintérêt apparent du Reichfurher pour les flottes aériennes et navales.

Une bonne partie des cadres de l’armée française entoure Pétain : généraux et amiraux font irruption dans les hautes sphères de Vichy. Ne retrouvent-ils pas dans la Révolution Nationale, les idéaux de rigueur et de discipline qui permettront le « redressement intellectuel et moral » du pays face à « l’esprit de jouissance » qu’ils avaient tant décrié ? Tous ces militaires adhèrent donc de plein coeurà un régime qui leur permet de prendre leur revanche sur les parlementaires et d’entrevoir un avenir sans Bolcheviks.

DISSIDENTS ET RÉFRACTAIRES

Il y a cependant des militaires, et des civils, qui refusent l’engrenage de la défaite et de l’armistice. Si, le 17 juin 1940, Pétain (« le coeur serré ») se décide à cesser le combat, un sous-secrétaire d’état à la guerre que nous avons déjà cité comme auteur (… sans grand succès !), peu connu des Français, Charles de Gaulle, s’exile à Londres et lance un appel à continuer la lutte. D’autres militaires ont moins marqué la période mais ils existent : en même temps que de Gaulle, le général Cochet appelle les hommes placés sous ses ordres à ne pas désarmer

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assiette commémorative : de Gaulle et le 6 juin 44 …
Détail amusant : à ce moment, de Gaulle est à Alger !

De Gaulle sera donc la figure emblématique des Français Libres, ceux-là même qu’à Vichy, on appelle « dissidents ». Le but de leur chef est clair : « remettre dans la guerre non seulement les Français mais la France. » Derrière la dissidence gaullienne, il y a donc un projet politique : après Montoire, il n’y a plus de gouvernement français et le but de la lutte est d’en rétablir un. Sera-t-il républicain ? Certains reprochent à de Gaulle de n’être pas très clair à ce sujet … mais, pour lui et dans l’immédiat, il est d’abord important de se battre. Il faut noter ici que l’appel de de Gaulle est un véritable appel à tous les Français, un « aux armes, Citoyens ! » dans la tradition des révolutionnaires de l’An II. Le clivage civil-militaire est aboli : en même temps qu’il estime que le gouvernement n’existe plus, le futur chef des F.F.L. ôte à ce qui reste de l’armée officielle toute légitimité patriotique.

Bâtir une France libre dotée d’une armée ne se fait pas sans mal. Même s’il réunit très rapidement autour de lui bon nombre d’officiers subalternes de qualité (dont Leclerc et Koenig) et quelques (rares) officiers supérieurs (dont Catroux), les combattants se laissent désirer (7 000 en juillet 1940 et la malheureuse affaire de Mars El Kébir n’arrange pas le recrutement !) et l’Empire tarde à basculer (l’échec de Dakar en septembre 1940 n’est pas là pour faire accélérer le mouvement). Cela n’est pas la preuve d’un maréchalisme à tout crin mais, pour beaucoup, officiers et hommes du rang rescapés de la défaite, il s’agit d’un problème de conscience : « la difficulté était devenue, non pas de faire son devoir, mais de le discerner » (François de Labouchère, Armée de l’Air en 1940).

Les dissidents existent cependant et le gouvernement de Vichy se découvre bientôt une autre épine dans le pied : les réfractaires, à l’intérieur même du pays, s’organisent peu à peu. Civils pour la plupart, ceux-là se veulent cependant membres d’une armée. Ainsi, l’OCM fait-elle appel à des officiers d’active et de réserve pour assurer son encadrement. Il y a au départ un déficit important en armes et en moyen financiers et les premières actions seront souvent des actes individuels (tel le geste de Jean Moulin). Il faut attendre 1941 pour que réseaux et mouvements commencent à s’organiser vraiment et portent des coups (souvent symboliques, au départ) à la fois en direction de l’ennemi et en direction des collaborationnistes.

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Ces deux mouvements, dissidents et réfractaires, qui tendent à remplacer une armée « démobilisée » se connaissent mal et marchent donc souvent parallèlement. Il n’en reste pas moins que nous voyons apparaître à ce moment une nouvelle armée, corps informel, certes, mais qui renoue avec l’idéepatriotique et n’hésite pas à rompre le pacte tacite de séparation des pouvoirs qui existe entre les politiques et les militaires depuis 1910 : les armées de la reconquête du territoire national se donne un rôle politique et veulent assurer également la restauration d’un système.

COLLABORATION MILITAIRE
ET RECONQUÊTE NATIONALE.

VICHY ET LA COLLABORATION MILITAIRE.

Une part de l’armée française reste donc fidèle (pour diverses raisons) à l’État Français (dans l’Hexagone mais aussi dans l’Empire : 120 000 hommes, relativement bien encadrés, sont en Afrique sous les ordres de Weygand) et se pose alors le problème de son statut ausein d’une collaboration d’état.

Officiellement, Philippe Pétain refuse toute collaboration militaire (il le réaffirme dans une lettre à Weygand en novembre 1940) mais le 11 octobre 40, il s’est dit « prêt à une collaboration dans tous les domaines ». en mai 1941, Darlan (Protocoles de Paris) envisage de fournir aux troupes de l’Axe un soutien logistique dans l’Empire et de faire de Dakar un point d’appui pour la Kriegsmarine. Un conflit armé est même envisagé contre les États Unis et la Grand Bretagne.

Cette collaboration, fluctuante il est vrai, est donc réelle, au moins dans les esprits et compte tenu de l’existence de « réfractaires » et de « dissidents », elle déclenche en fait une véritable guerre franco-française.

Le 27 novembre 1942, avec l’opération Lila, l’armée d’armistice se trouve désarmée et démobilisée bien qu’elle fait preuve au moment de l’invasion de la zone libre d’une attitude correcte(« l’armée française, loyale, aide les troupes » écrit le maréchal Runstedt). La collaboration militaire est économique : entre 1940 et 1943, le matériel de guerre fourni par l’État Français au Reich représente 31 milliards de francs, pour moitié en matériel d’aviation. Cette situation laisse clairement entrevoir que la collaboration d’état prêchée par Pétain (qui rève encore de contreparties, de même que Laval) n’est, aux yeux du Führer, qu’une formalité sans suite : il s’agit plus, selon le mot de Jean Pierre Azéma de « collaboration presse-citron ».

Du côté des collaborationnistes parisiens, l’aide à l’Allemagne nazie, sous forme militaire, est une notion plus réelle qui s’inscrit dans la perspective de la lutte d’une nouvelle Europe contre le Bolchevisme. C’est ainsi que la Ligue Française des Volontaires contre le Bolchevisme (LVF qui constitue le 630ème régiment de la Wehrmacht , sous uniforme allemand) franchit le pas et combat (assez mal !) aux côtés des troupes de l’Axe. Doriot s’y engage dès septembre 1941. Notons tout de même que cette LVF n’est pas trop en estime à Vichy où l’on craint la formation d’un contre pouvoir parisien (un « gouvernement populaire » dirigé par Doriot) et n’est pas très attendue par le Furher qui limite ses effectifs à 15 000 hommes (ce chiffre ne sera d’ailleurs jamais atteint).

en juillet 1943, l’État Français franchit un nouveau pas en autorisant la création d’une sturmbrigade française au sein de la Waffen SS (connue sous le nom de Brigade d’Assaut).

La Milice, créée le 30 janvier 1943, se présente comme une police politique et paramilitaire qui s’éloigne donc de ce fait de l’armée, même si elle sera utilisée dans la lutte interne contre les maquis (ce sera le rôle de la Franc Garde, partie armée et encasernée de la Milice).

Notons qu’au dernier moment (novembre 1944), les restes de la 7ème strumbrigade de la Waffen SS, de la Franc Garde, de la LVF et des nouveaux volontaires formeront la Division Charlemagne au sein de la Waffen SS : ces 7 500 hommes seront envoyés sur le front de Poméranie où ils seront décimés (3 000 tués).

DANS L’OMBRE, UNE ARMÉE
ET DES FINALITÉS POLITIQUES.

Face à ces éléments d’armées qui choisissent le côté du vainqueur, une autre armée s’organise dans le pays même.

En août 1941, le PCF entre dans la résistance armée et s’attaque directement aux troupes d’occupation. Cette tactique qui soulève des représailles sanglantes est souvent sujette à critique mais les Communistes se regroupent dès 1942 au sein des FTP et mettent sur pied une armée clandestine qui est un modèle du genre (« seule organisation qui lutte efficacement contre les Allemands », dira le colonel Rémy). La lutte armée, mais ici cela n’est pas étonnant, se double d’un véritable programme politique qui s’appuie sur le Front National de lutte pour l’indépendance de la France.

Dans les milieux non communistes, le regroupement d’éléments armés s’organise de la même façon : ainsi, bon nombre de cadres de la défunte armée d’armistice se retrouve dans l’Organisation Métropolitaine de l’Armée qui deviendra l’ORA. De tendance très giraudiste, cette organisation se présente comme le pendant hexagonal de l’armée d’Afrique.

Le Service du Travail Obligatoire (STO) va avoir l’effet « pervers » de pousser à la création des maquis appelés, par dérision, « armée Sauckel » (du nom du planificateur allemand de récupération de la main d’œuvre). L’hiver 1942 voit ainsi la naissance de groupes militaires locaux qui, s’ils n’ont pas toujours, faute de moyens, toute l’efficacité pratique souhaitable, pèsent tout de même d’un certain poids dans les orientations stratégiques et politiques d’ensemble.

Cette levée de réfractaires de plus en plus nombreux et issus de tous les horizons fait que l’on peut parler, en 1943, d’une véritable armée de l’intérieur (idéologiquement hétéroclite et sans uniforme) qui participe à poser les fondements d’un réel état clandestin. Ce sera d’autant plus vrai à partir du moment où est créé le Conseil National de la Résistance (27 mai 1943) qui permet à cette armée de l’intérieur de converger avec les forces libres de l’extérieur. La voie est ouverte pour une armée populaire qui, outre la tâche de reconquête du territoire national, devra mettre sur pied un nouveau système politique.

DISSIDENCE :
ACTION MILITAIRE ET ACTION POLITIQUE.

En Afrique du Nord, la neutralité de Weygand qui s’appuie sur sa fidélité au Maréchal pousse les Anglo-américains à exclure de l’opération Torch (printemps 1942) toute participation des troupes françaises. Par la suite, les Américains, avec Murphy, se rapprochent de Giraud pour associer l’armée française qui apparaît comme un réservoir de combattants assez intéressant. Giraud est un militaire et n’a que des projets militaires. La politique ne l’intéresse pas et il est hostile à toute idée de gouvernement provisoire. Il n’en va pas de même pour Charles de Gaulle. Celui-ci apporte certes de l’importance aux opérations militaires qu’un Leclerc ou un Koenig mènent en Afrique (la résistance de Bir Hakeim en mai-juin 1942 aura une répercussion importante dans l’opinion publique) mais il voit plus loin : pour rétablir la souveraineté française, il ne suffit pas d’un état major de campagne, il faut aussi un gouvernement. Bien évidemment, les Anglo-américains entrent plus facilement dans le jeu de Giraud : ils ont leur propre conception de l’après-guerre qui ne donne pas au rétablissement de la République Française une priorité immédiate (The Allied Military Government of the Occupied Territories n’est pas là pour rien !). A la conférence d’Anfa (janvier 1943), ils s’engagent cependant à équiper une dizaine de divisions françaises et tentent, en y invitant Giraud et de Galle, d’aplanir les difficultés qui pourraient surgir du choc des deux personnalités.

Jean Monet poussera Giraud à se rapprocher des thèses gaulliennes et l’amènera à reconnaître, dans son discours du 14 mars 1943, que remettre en place les institutions républicaines est l’une des tâches des combattants français. Avec l’arrivée de de Gaulle à Alger en mai 1943, l’influence de Giraud s’amenuise y compris dans le cadre de l’armée : les FFL attirent davantage que l’armée conformiste de Giraud. Les différences demeurent cependant et l’on verra ainsi, après la victoire de Tunis, deux armées françaises défiler séparément.

Arrivé à ce stade, de Gaulle énonce clairement que le pouvoir militaire doit être subordonné au pouvoir civil et il arrive à ses fins : le commandant en chef des forces armées (Giraud) sera nommé par décret et le président du Comité de Libération Nationale (lui-même) est élu et rééligible.

S’UNIR POUR VAINCRE.

L’unité nationale reste donc à créer, la question lancinante des institutions politiques qui divise, à l’extérieur, certaines personnalités ne risque-t-elle pas de se poser avec davantage d’acuité dès lors que se retrouveront dans le même combat final les forces de l’intérieur et celles venues de Londres ou d’Afrique ? La notion que l’on va alors avoir de l’armée est capitale.

On l’a vu, les difficultés ne manquent pas quand il faut réunir les frères séparés de l’armée d’Afrique et les FFL. Le général Koenig se montre ici diplomate et la constitution, sous la seule autorité du général Juin, de divisions nées de choix opposés pour former le corps expéditionnaire français en Italie marque la réussite de la politique de « l’amalgame » chère à de Lattre. Pour lui, « il faut que l’ensemble des troupes forme une armée et non une juxtaposition d’unités ».

Le problème se pose de manière plus accrue lorsque se rencontrent les armées de l’extérieur et celle de la Résistance. Il semble que les dirigeants du GRPF n’aient pas pris conscience très tôt des difficultés que cela allait poser : on avait en effet pensé à incorporer des individus, pas des unités entières de FFI. Or l’action des FFI en 1944 a prouvé l’efficacité de ces troupes mais elles ont souvent une certaineméfiance face à cette armée d’Afrique de type traditionnel, voirecolonial. En fin de compte, le commandement militaire va demander aux FFI qui souhaitent continuer la lutte de signer un engagement jusqu’à la fin de la guerre. Les autres seront désarmés pour éviter la survie, en province, de bandes armées susceptibles de désordres (ou de contre-pouvoir, même si cela n’est pas dit).

De Lattre réutilise la formule de l’amalgame et la 1ère armée française s’enrichira ainsi de 114 000 FFI. Pour lui, le but est clair : former une armée nationale avec des éléments venus de tous horizons politiques. Bien entendu, il ne lui donne aucun rôle politique : la Gueuse et la Grande Muette retrouvent chacune leur rôle.

POUR CONCLURE…

Le cheminement de l’armée française dans la période qui s’étend des troubles de 1934 à la fin de la reconquête du territoire national au printemps 1945 est donc un périple mouvementé où toutes les phases possibles d’une prise de position face au pays et au régime sont représentées.

Nous avons, au départ, une armée qui, devant l’opinion, ne se préoccupe pas d’affaires politiques même si l’attitude de ses membres nous la montre partie prenante, d’un côté ou de l’autre, des soubresauts qui divisent la Nation. Elle est, de ce fait, peu à même de répondre à sa mission de « rassembleur » patriotique, mission qu’elle feint cependant de considérer comme essentielle puisqu’elle se présente comme seule garantie de l’intégrité nationale. Mais elle est à l’image de la Nation : trop divisée de fait.

La défaite de 1940 la plonge dans le désarroi le plus total. Ses membres, du moins ceux qui restent libres, doivent choisir entre un système politique pour qui beaucoup ont les yeux de Chimène mais qui ne peut plus leur donner aucun rôle militaire et quelques hommes, des « dissidents », qui font fi du dogme, bien militaire, d’obéissance aux chefs pour tenter de renouer avec la démocratie.

D’un côté comme de l’autre, il y a un choix et il est politique. Tous doivent franchir le pas, même si certains le font tout en se gardant bien de l’admettre.

Face à cette armée de militaires ou, du moins, ce qu’il en reste, s’organise, lentement au tout départ mais de plus sûrement, une troupe de civils, une armée sans uniforme, hétéroclite idéologiquement et qui tient à ses différences. Ses buts sont clairement avoués et sont d’ordre politique : le combat armé n’est qu’un moyen et il doit permettre de rétablir, d’abord, l’unité nationale, ensuite, l’ordre républicain et cela même si, pour tels ou tels, les mots ne recouvrent pas le même rêve. En entrant dans l’Histoire « par la grande porte », cette armée fera quelque peu oublier celle de la défaite et le choix, parfois douteux, de quelques-uns de ses membres : face à la Nation, elle sera populaire, patriotique et républicaine. D’elle et de son amalgame avec les troupes officielles restées hors du compromis vichyssois, naîtra l’armée de la IVème République. Paradoxalement, cette armée, porteuse au départ de l’idée démocratique, va très rapidement se trouver engagée dans des conflits où elle aura à interdire à d’autres peuples le « droit à disposer d’eux-mêmes ».

Dans le discours de Bayeux (16 juin 1946), le général de Gaulle parlait de l’écroulement de « l’échafaudage d’une autorité qui n’était que fictive, bien qu’elle fut, en apparence, constitutionnellement fondée. » Face aux peuples d’Indochine et d’Algérie, l’armée de libération qu’il avait personnalisée sera lâchée pour empêcher l’écroulement d’un échafaudage du même type.

Dans la forêt des sigles :

UNC : Union Nationale des anciens Combattants (organisation la plus forte qui regroupe en 1934 300 000 adhérents. Proche des Croix de Feu, extrême droite).

ARAC : Association Républicaine des Anciens Combattants (regroupe les gens de gauche).

FFL : Forces Françaises Libres (volontaires recrutés par de Gaulle avec l’autorisation de Churchill après leur accord du 7 août 1940).

OCM : Organisation Civile et Militaire (un des premiers noyaux de résistance créé en juillet 1940 et sans orientation politique précise).

FTP : Francs-Tireurs et Partisans, on dit aussi FTPF pour Francs-tireurs et Partisans Français (Créés dès 1940, ces groupes, très actifs, d’obédience communiste furent intégrés aux FFI en février 1944 mais gardèrent toujours leur indépendance idéologique. Ils furent les parents pauvres de la résistance en ce sens qu’ils bénéficièrent moins de l’aide alliée et gaulliste … on devine pourquoi !)

ORA : Organisation de Résistance de l’Armée (elle est essentiellement encadrée par des officiers de l’ancienne armée régulière et représente la tendance droite face aux FTP).

FFI : Forces Françaises de l’Intérieur (le nom apparaît en février 1944 et regroupe l’ensemble des forces de résistance en France même sous l’autorité de Koenig).

Le Collège de Vannes

Le Collège de Vannes

Remerciements à Morwenn qui m’a aidé à saisir ce texte.

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LE COLLEGE DE VANNES – EN 1830

Je faisais ma rhétorique à Vannes, en 1830, avec les frères Nayl dont j’ai raconté l’histoire dans un livre, l’Affaire Nayl, qui vous est peut-être tombé sous la main. Le collège et les écoliers du collège ne ressemblaient à rien de ce que j’ai connu depuis. Nous étions tous externes, et nous formions dans la ville une petite tribu qui était, ce me semble, assez considérée. Les médecins et les avocats connaissaient par leur nom les premiers élèves des hautes classes ; ils s’intéressaient à nos travaux ; ils prenaient part, à la fin de l’année, à des exercices publics, nous posaient des questions, discutaient avec nous sur des points de littérature et de philosophie. Plusieurs de nos camarades étaient des fils de paysans et portaient le vieux costume breton. Ils se destinaient à être prêtres. Ils étaient en général plus âgés qu’on ne l’est au collège. J’avais un camarade de vingt-quatre ans, et sa présence n’étonnait personne. La plupart de nos rhétoriciens avaient une vingtaine d’années.

Il devait bien y avoir quelques richards parmi nous, mais ils étaient bien clairsemés. Ce bon vieux collège était l’asile privilégié des écoliers pauvres. Deux ou trois institutions, tenues par de vielles demoiselles, rassemblaient chacune une vingtaine de pensionnaires. C’était les jeunes gens de bonnes familles. Nous les regardions un peu comme des esclaves à la chaîne. Ils étaient mieux vêtus et mieux nourris que nous ; mais nous avions sur eux l’inestimable avantage d’être libres. Quatre heures de classe pendant cinq jours de la semaine, et le reste du temps la bride sur le coup. Du reste, nous étions tous laborieux et sages, en notre qualité de pauvres. Chacun sentait qu’il faudrait prochainement gagner sa vie.

Nous étions assez nombreux. Bien peu d’entre nous vivaient dans leur famille. La plupart venaient des communes voisines, et trouvaient un grenier ou une chambrette dans quelque pauvre ménage, où ils prenaient aussi leur pension à très bon marché. Quelques paysans arrivaient tous les lundis avec un énorme pain de seigle, qui devait leur suffire jusqu’au samedi suivant. Ils le coupaient en tranches dans une écuelle et la logeuse y jetait un peu de bouillon. Avec cela ils achetaient un morceau de bouilli, ou quelque charcuterie avariée, quand ils étaient en fonds. J’en ai connu plusieurs qui n’avaient d’autre nourriture que cette soupe à midi et du pain sec le reste du temps. Vous pouvez croire que nous n’étions pas des freluquets.

J’avais trouvé à me caser chez madame Le Normand, qui tenait pension des enfants de chœur, rue des Chanoines. J’avais là une chambrette sans feu, où mon lit, une chaise de paille et une petite table de bois blanc avaient bien de la peine à tenir. Je mangeais avec les six enfants de chœur, un abbé, qui les instruisait, et madame Le Normand, la veuve d’un notaire de campagne. Il était convenu que, quand l’abbé serait malade, ou appelé à l’évêché, ou occupé de ses examens au séminaire, je le remplacerais. Grâce à ces arrangements, je ne payais que vingt cinq francs par mois tout compris et comme on m’avait exempté de la rétribution scolaire mon budget ne s’élevait pour l’année qu’à deux cent cinquante francs. J’aurais eu grand besoin d’un supplément pour mon costume ; madame Le Normand avait toutes les peines du monde à le rapiécer et, ce qui ajoutait à mon malheur, c’est que je n’avais que quinze ans et que je grandissais encore. Quant à l’argent de poche, je n’en sentais pas le besoin. Je ne crois pas qu’il me soit arrivé une seule fois de regretter de n’en pas avoir.

Mais si vous voulez savoir tous mes secrets, les deux cent cinquante francs à trouver n’étaient pas une petite affaire. La somme n’était pas grosse mais je n’avais personne au monde qui pût songer à la payer. Heureusement pour moi, dans ce petit monde étrange, on avait l’habitude de faire donner des leçons aux commençants par les élèves des classes supérieures. Cela faisait vivre les grands et ne coûtait pas cher aux petits. Pour trois francs par mois, on donnait une leçon tous les jours, même le jeudi. Cela ne faisait guère que deux sous par heure ; mais on mettait deux élèves ensemble, quelquefois trois, plus rarement quatre. Grâce à la bienveillance de M. Le Nevé, mon professeur, j’avais huit élèves (deux séries de quatre). Je donnais ma première leçon le matin, de six heures et demie à huit heures, et l’autre le soir, de six à sept heures. On me voyait passer dans les rues en hiver avec ma petite lanterne et une pauvre veste d’indienne qui ne me protégeait pas contre le froid et la pluie. On m’a dit depuis que j’inspirais aux braves gens de la petite ville une sorte de respect. Il est certain que je trouvais de la bienveillance de tous les côtés. Mes huit leçons ne me rapportaient que vingt quatre francs et c’était mon grand souci. Madame Le Normand, qui étaient la bonté même, avait beau me dire de ne pas penser à ma dette, j’en souffrais cruellement. Après la distribution des prix, où j’eus sans exception tous les premiers prix, car j’étais ce qu’on appelle un fort en thème, le conseil général du département me fit présent de deux cent francs. Je fus donc riche à mon tour. Je payais les dix francs que je devais à mon hôtesse, j’achetais une redingote de drap et des souliers, dont le besoin était encore plus pressant, et je goûtais la douceur d’avoir des livres à moi, achetés chez M. Galles, au lieu de me servir de vieux bouquins sales et déchirés comme auparavant.

Je n’ai jamais raconté cette histoire ; il me semble qu’elle a quelque intérêt, comme détail des mœurs d’une petite ville, il y a cinquante cinq ou cinquante six ans. En 1872, étant ministre de l’instruction publique, je reçus au premier jour de l’an la visite des membres de l’Université. Le recteur de l’académie de Paris, M. Mourier, me présenta le corps de ses inspecteurs, parmi lesquels j’en vis un, qui avait évidemment grande envie de renouer connaissance avec moi, et je cherchais inutilement à me rappeler où je l’avais vu, quand M. Mourier qu’on avait mis au courant me dit :
Voici M. du Pontavice à qui vous avez donné des leçons au collège de Vannes.
Pour trois francs par mois, m’écriais-je.

J’eu grand plaisir à l’embrasser. Il avait été l’un de mes fidèles jusqu’à la fin de mon année de philosophie. La leçon avait lieu chez lui et nous partions tous les cinq ensemble pour être au collège au coup de huit heures.

Je ne compte pas ces années là parmi les dures années de ma vie. Où j’ai eu à souffrir, c’est pendant mes trois années de l’école normale, et deux ans après en être sorti, quand je devins suppléant de M. Cousin à la Sorbonne avec quatre vingt trois francs d’appointements par mois.

Pour revenir au collège de Vannes, je vous dirai d’abord que nous n’y étions pas très confortables. L’empereur avait eu l’idée d’en faire un lycée. Le rez de chaussée était déjà construit, en façade sur la place, à côté de l’ancienne chapelle quand survinrent les évènements de 1814. La construction fut interrompue et les murs étaient restés là, à l’état de ruine moderne, ce qui constitue le plus attristant des spectacles. Derrière cette masure s’étendait une très vaste cour, mal entretenue, bordée au fond par les beaux bâtiments du collège des Jésuites où étaient nos classes. Elles occupaient le vaste rez-de-chaussée, le premier étage restant inoccupé et désert. C’était une suite de salles immenses, éclairées d’un côté sur la cour, de l’autre sur la campagne. On y accédait en descendant trois marches de pierres, disjointes par le temps. Elles étaient dallées ; les murs étaient nus, lézardés, noirâtres. Au milieu de la salle, un poteau mal équarri soutenait le plafond. Des bancs de bois avec dossier couraient sur les quatre murs ; il n’y avait ni tables ni pupitres, on écrivait sur ses genoux, tout le milieu de la classe était vide. La chaire du professeur était en face de la porte. On y montait par un escalier ou plutôt par une échelle de huit à dix marches. Le régent, car c’était le nom qu’on donnait à nos maîtres, paraissait comme juché sur un tonneau. Il n’y avait, bien entendu, ni poêle ni cheminée. Le froid dans ces salles empierrées, situées en contrebas au fond d’une cour, entièrement démeublées, immenses, avec leurs six fenêtres mal jointes, était tellement intense qu’à certains jours nous ne pouvions plus tenir nos plumes. Le maître frappait trois coups sur son pupitre au beau milieu de nos exercices. Aussitôt nous nous levions tous comme des frénétiques en poussant des cris perçants. Nous nous prenions par la main, et nous dansions une ronde effrénée autour du poteau. Au bout d’un quart d’heure, trois nouveaux coups nous ramenaient à nos places. C’était un système de chauffage économique. Je crois qu’il n’était pas malsain. En tous cas, nous avions tous une bonne santé et une grande ardeur. La neige était si épaisse dans la cour, que les premiers qui frayaient le chemin en avaient par dessus les genoux.

On dispute à présent pour savoir si on ne supprimera pas dans les collèges l’enseignement du latin. Si on avait pris en 1830 une pareille résolution, et qu’on l’eût appliquée au collège de Vannes, je ne sais pas à quoi nous aurions passé le temps. Nos régents, qui presque tous étaient prêtres, savaient parfaitement le latin. Ils savaient peut-être aussi, tant bien que mal, un peu de théologie. Je puis attester qu’ils ne savaient pas autre chose. On nous donna en 1829 un régent de physique. On n’avait plus entendu parler de ce genre d’études au collège de Vannes depuis 1789. M. Merpaut, qu’on chargea de cet enseignement, était comme le collège : il n’avait jamais entendu parler de cela. Il acheta un vieil exemplaire de la Physique de l’abbé Nollet.
Je ne le comprends pas, nous dit-il, mais nous le lirons ensemble, et peut-être, en nous aidant mutuellement, parviendrons-nous à savoir ce qu’il veut dire.
Nous n’y parvînmes pas. Nous mîmes au pillage deux armoires contenant quelques instruments de physique surannés, et beaucoup de substances diverses. Nous mettions un grand zèle à mélanger ces fioles l’une avec l’autre sous les yeux de M. Merpaut, pour voir ce qui en résulterait.

Nous finîmes par jouer aux palets pendant la classe avec les disques d’une pile de Volta. Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que M. Merpaut avait un jeu très brillant. Le professeur de rhétorique, notre voisin, se plaignit du tapage.

M. Merpaut fut magnifique :
Allez dire à votre maître que nous sommes ici pour étudier les lois de la nature, et que nous lui laissons pleine liberté de faire tout ce qu’il voudra des lois de la rhétorique !

Voilà comment on enseignait la physique et la chimie dans la classe de M. Merpaut. Dans les autres classes, on n’enseignait ni la littérature, ni l’art d’écrire, ni les sciences pures, ni les sciences appliquées, ni l’histoire, ni la géographie, ni la physique, ni la rhétorique. On enseignait supérieurement le latin. On ne se contentait pas de nous le faire écrire et traduire, on nous le faisait parler. C’était notamment la langue courante dans la classe de philosophie. Le principal du collège n’en employait pas d’autres dans ses communications officielles avec nous. Il ne disait pas : « il y aura congé ce soir ; » mais : Vacabunt scholae serotinis horis totis. Il s’appelait M. Gehanno. C’était un petit vieillard guilleret, avec une figure de pomme d’api, portant la queue et les culottes courtes, un long habit cannelle qui traînait sur ses talons et un grand gilet de satin noir. Il n’était pas avare de congés. Vacabunt scholae. Il avait toujours une histoire amusante à nous raconter quand nous allions dans son cabinet. Je me les rappelle encore après plus de cinquante ans et je vous en raconterais quelques-unes ici même si je ne me rappelais pas le précepte d’Aristote, qu’il faut savoir s’arrêter :

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Je ne m’arrèterai pourtant pas, quoiqu’en dise Aristote, avant de vous avoir dit un mot de la méthode employée par nos régents pour tenir leur classe. Nous étions placés selon les rangs obtenus dans la dernière composition, les numéros pairs à la droite du régent et les numéros impairs à la gauche. Le premier à droite, qui était le premier de la classe, portait le titre honorable d‘impérator, les régents facétieux allaient même jusqu’à dire : imperator augustus. Le premier à gauche qui était le second de la place, prenait le titre de Caesar. Puis venaient de chaque côté deux préteurs et dix Patres conscripti. Le régent poussait la nomenclature plus loin, quand il s’agissait de viri consulares qui avaient été malheureux dans leur composition et qu’on ne pouvait pas, par égard pour leur dignité, confondre avec la plebacula. Mais cette circonstance se présentait rarement et après les vingt six premiers noms proclamés au milieu des applaudissements, le régent fermait sa liste. Caeteri ordine perturbato. Il n’y avait ni consul ni tribun ces deux charges étant conférées de droit à l’empereur et au César : imperator augustus, iterium consul, tribunitia potestate.

Nous avions aussi un grand censeur, qui tenait le registre des pensums et avait le droit d’en donner, droit dont il avait soin de ne pas user. C’était une espèce de maître d’études et, disons le mot quoi qu’il soit un peu dur, un espion. J’espère que mon camarade Lanco, qui était grand censeur à perpétuité, ne m’en voudra pas. La charge n’en était pas moins très ambitionnée ; elle donnait droit à une place d’honneur dans la classe et à la chapelle. Le régent nommait le censeur directement, sans tenir compte des rangs de composition. Ce dignitaire était renouvelable tous les quinze jours. J’ai vu des élèves préférer cette dignité à celle de l’empereur.

« Préférer-en la pourpre à celle de mon sang ».

Mais cette aberration était rare. Pour moi, j’ai été empereur constamment pendant mes trois dernières années de collège, excepté une seule fois où je descendis au rang de César. Cette éclipse passagère fut un événement dans le collèges et un peu dans la ville. J’avais pourtant des compétiteurs de grand mérite, dont la carrière a été plus heureuse que la mienne, quoique peut-être moins bruyante. Je me contenterai de citer M. Guérin, aujourd’hui conseiller à la cour de cassation ; son frère, Alphonse, notre grand chirurgien, qui a été président de l’Académie de Médecine. Il y avait aussi M. Alliou ; mais celui-là a constamment dédaigné les honneurs et s’est contenté d’être proviseur du lycée de Saint Brieuc.

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Les élèves qui occupaient la droite de la classe était les Romains et ceux qui siégeaient à gauche étaient les Carthaginois. Romains et Carthaginois entraient dans la classe au coup de huit heures.

Le régent n’y était pas ; le grand censeur présidait. Il veillait à ce que chaque Romain fit réciter les leçons au Carthaginois du rang correspondant et lui récitait ensuite les siennes. On lui remettait une note écrite sur la façon dont l’épreuve avait eu lieu. Elle était laconique : satisfecit ou non satisfecit. En général, elle était sincère. Il en dressait un tableau qu’il remettait au régent lorsque celui-ci faisait son entrée dans la classe à huit heures vingt minutes.

Le régent appelait quelques non satisfecit pour constater le degré de leur ignorance et leur infligeait la punition proportionnée.

Il y avait ensuite des défis. Un Romain disait :
Je provoque le second préteur carthaginois.
Ils se rendaient au poteau, ad palum, et lisaient leur devoir l’un après l’autre.

Le régent faisait ses remarques et nommait le victorieux. Les victoires et les défaites de chaque parti étaient soigneusement enregistrées par le grand censeur et les deux purpurati.

La classe du samedi soir était un moment solennel. Le grand censeur et les purpurati (l’empereur et le César) avaient additionné et comparer toutes les notes de la semaine. Ils soumettaient à l’examen du régent cet important travail. Il y avait quelque fois des difficultés. On discutait. Le régent était maître de trancher la question ou d’en appeler au Sénat et au peuple. L’abbé Le Bail s’en remettait toujours à un plébiscite : mais l’abbé Ropert et M. Le Nevé usaient du pouvoir dictatorial, simple affaire de tempérament. La sentence rendue, le grand censeur apposait solennellement deux écriteaux :

ROMANI VICTORES et CARTHAGINIENSES VICTI, ou ROMANI VICTI et CARTHAGINIENSES VICTORES
.

Il y avait certains avantages attachés à la victoire ; des bons points, des exemptions de travail. Mais c’était surtout pour nous une question d’amour-propre. On se sentait humilié d’être du côté des vaincus et l’abbé Le Bail ne manquait pas de nous apprendre que c’était une diminutio capitis.

Vous jugerez de tout le reste par cet échantillon car je ne veux pas vous ennuyer des détails de la méthode. Elle est peu connue : elle venait en droite ligne des jésuites. Je n’espère pas la ressusciter et je n’en ai, veuillez m’en croire, aucune envie. Après notre année de logique que, vous autres modernes, vous appelez l’année de philosophie, nous avions souvent grand peine à être reçus bacheliers ; j’ai vu des empereurs revenir bredouilles. On nous regardait dans l’Académie de Rennes comme des gens qui avaient sommeillé pendant un siècle ; et il m’est arrivé plusieurs fois de dire que j’avais fait mes études il y a cent cinquante ans. Aussi, quelles études ! La première découverte que je fis à en entrant l’Ecole normale, c’est que je ne savais rien au monde, excepté un peu de latin.

Jules Simon & le collège de Vannes

Jules Simon & le collège de Vannes

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Si Jules SIMON a donné son nom à une rue de Rennes (derrière le Palais du Commerce que l’on appelle plus communément la « grande poste »), peu de Bretons sont capables de vous dire que cet homme politique est un des leurs. Il faut dire à leur décharge que la plus grande partie de sa carrière politique et intellectuelle s’est déroulé dans les hautes sphères parisiennes.

Il est pourtant né à Lorient le 31 décembre 1814. Son père était drapier et il passa son enfance en Bretagne. Il « monte » à Paris pour entrer à l’Ecole Normale Supérieure d’où il ressort agrégé de philosophie. Il est ensuite nommé à la Sorbonne comme suppléant de Victor Cousin (1792 – 1867, un des chefs de file de l’école éclectique).

Jules Simon publie divers ouvrages philosophiques dont le plus célèbre (à l’époque, c’est à dire en 1844)) est sans doute l‘Histoire de l’Ecole d’Alexandrie (courant de pensée, du IIIème au Vième siècle, qui opposait à la théologie chrétienne un néoplatonisme mystique. Cette école fut fondée par Amonios Saccas).

Il est malgré tout plus connu par son action politique. Républicain convaincu, il est élu député des Côtes du Nord en 1848 et siège parmi la gauche modérée. Hostile à l’Empire, il refuse de prêter serment à Napoléon III et est élu au Corps Législatif en 1863. A la chute du Second Empire, dans le gouvernement de défense nationale, il devient ministre de l’Instruction Publique. Il occupe ce même fauteuil de septembre 1870 à mai 1871 dans le gouvernement Thiers. En butte aux attaques des cléricaux, il est contraint de démissionner.

Au moment de la Commune de Paris, Jules Simon tente vainement de fléchir la position de Thiers pour l’amener à une attitude moins intransigeante envers les insurgés. Il se refusera ensuite à justifier la férocité de la répression versaillaise.

En 1874, il dirige le journal le Siècle et un an plus tard, il devient sénateur inamovible. Au parti républicain, face à Gambetta, il fait plutôt figure de modéré. Il devient président du Conseil en 1876 et s’attire les foudres de Mac Mahon au moment d’une grande opération « mains propres » parmi les préfets et les magistrats. Cette opposition, violente, de Mac Mahon entraînera la chute de son ministère en 1877, lors de ce qu’on a appelé le « coup d’état du 16 mai ».

Cet épisode marque la fin de la carrière de Jules Simon au plus haut niveau de l’Etat. Resté sénateur, il s’opposera à Jules Ferry en 1880, lors du vote de l’article 7 de la loi sur l’enseignement qui voulait réserver le droit d’enseigner aux seules congrégations religieuses autorisées. Même s’il restait un républicain convaincu, il tenait avant tout à défendre la liberté, même celle de ses adversaires.

Membre de l’Académie Française, il nous a laissés, outre ses écrits philosophiques, quelques volumes de souvenirs : Souvenirs du 4 septembre (1874), le Gouvernement de M. Thiers (1878), Mémoires des Autres (1889) et Nouveaux Mémoires des Autres.

J’ai retrouvé par hasard, au fond d’une benne à papier destinée au pilon, un volume en piteux état de ces Nouveaux Mémoires des Autres daté de 1891 et publié chez E. Testard et E. Flammarion à Paris. Le deuxième chapitre de ce livre intitulé le Collège de Vannes a attiré mon attention de Morbihannais exilé ce jour-là en Haute Saône (à Vesoul, plus exactement).

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Je vous le livre ici sans autre commentaire (en ajoutant cependant que le premier mémoire, la Bûche de Noël, une histoire bretonne, vaut aussi son pesant d’or).

Victor Hugo & la Bretagne

Victor Hugo & la Bretagne

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2002 étant l’année du bicentenaire de la naissance du père Hugo, même un site consacré essentiellement à la Bretagne ne pouvait laisser passer l’occasion. Et cela d’autant plus qu’à deux reprises (août 1834 et juillet 1836), le poète national français fut l’hôte de notre pays.

Le voyage de 1834 est dicté par des motifs sentimentaux : Juliette Drouet (Julienne Gauvain, pour l’état civil, née à Fougères en 1806), sa maîtresse préférée depuis 1833, l’a quitté le 2 août après de violentes disputes. Elle s’est réfugiée, avec sa fille Claire, chez sa sœur à Saint Renan. Notre Victor débarque à Brest le 7 et les deux amants se retrouvent. Ils visitent ensemble le bagne, la rade et entreprennent de remonter vers Paris par le chemin des écoliers. Après Quimper et Auray, ils arrivent à Carnac. Tout à la joie d’avoir retrouvé Juliette, Hugo n’oublie pas cependant de tenir sa femme au courant de ses faits et gestes (même s’il oublie de mentionner la présence de sa compagne !). Voici un extrait d’une lettre pour Adèle Hugo postée à Vannes le 11 août :

« Me voici à Vannes. Je suis allé hier à Karnac dans un affreux cabriolet par d’affreuses routes et à Lokmariaker à pied. Cela m’a fait huit bonnes lieues de marche qui ont crevé mes semelles; mais j’ai amassé bien des idées et bien des sujets, chère amie, pour nos conversations de cet hiver.

Tu ne peux te figurer comme les monuments celtiques sont étrangers et sinistres. A Karnac, j’ai eu presque un moment de désespoir; figure-toi que ces prodigieuses pierres de Karnac dont tu m’as si souvent entendu parler ont presque toutes été jetées bas par les imbéciles paysans, qui en font des murs et des cabanes. Tous les dolmens, un excepté qui porte une croix, sont à terre. Il n’y a plus que des peulvens. Te rappelles-tu ? Un peulven, c’est une pierre debout comme nous en avons vu un ensemble à Autun dans ce doux et charmant voyage de 1825.

Les peulvens de Karnac font un effet immense. Ils sont innombrables et rangés en longue avenue. Le monument tout entier avec ses cromlechs qui sont effacés et ses dolmens qui sont détruits, couvrait une plaine de plus de deux lieues. Maintenant on n’en voit plus que la ruine. C’était une chose unique qui n’est plus. Pays stupide ! Peuple stupide ! Gouvernement stupide !

A Lokmariaker, où j’ai eu beaucoup de peine à parvenir avec les pieds ensanglantés par les bruyères, il n’y a plus que deux dolmens, mais beaux. L’un couvert d’une pierre énorme, a été frappé par la foudre, qui a brisé la pierre en trois morceaux. Tu ne peux te figurer quelle ligne sauvage ces monuments-là font dans un paysage ».

Précisions :

– Peulven (ou mieux, peulvan) est le nom breton du menhir (en français : pierre longue). Au figuré, il désigne un homme grand, efflanqué et gauche …. On pourrait pourrait traduire aussi par « dépendeur d’andouilles » !
– Une lieue d’avant le système métrique vaut environ 4 km. Ne pas confondre avec la lieue marine (vingtième partie du degré terrestre soit environ 5 556 m).
– Quand il parle de la pierre brisée du dolmen, Hugo fait allusion au célèbre menhir couché (Mané er Hroëc’h ou pierre de la sorcière) de 20,30 m de haut (soit 350 tonnes environ). La question se pose toujours de savoir pourquoi il est tombé (la foudre n’est qu’une hypothèse). Certains pensent qu’il se serait brisé au moment de la mise en place … Tout près, on admirera la célèbre Tables des Marchands (Taul er Varchanned, dite aussi Table de César par allusion à la présence supposée du grand Jules dans la région lors de la bataille navale contre les Vénètes).

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Juliette Drouet

En juin 1836, le couple se dirige à nouveau vers l’Ouest. Il visite d’abord la cathédrale de Chartres gravement endommagée par un incendie deux semaines plus tôt (depuis janvier 1833, Victor Hugo est membre, auprès de Prosper Mérimée, du Comité des Monuments qui vient d’être créé). Le 25 juin 1836, il est à Saint Malo et voici ce qu’il en écrit à Adèle :

« Arrivé à Saint Malo, j’étais pénétré de poussière, j’ai couru à l’océan et je me suis baigné dans les rochers qui entourent le fort du môle et qui font à la marée basse mille baignoires de granit. J’ai été assez avant dans la mer, courant de roches en roches malgré la lame qui m’a jeté une dizaine de fois à la renverse sur de diaboliques rochers fort pointus. N’importe, c’est une admirable chose chaque fois qu’elle vous enveloppe et vous secoue dans son écume.

Comme j’ai fait une douzaine de lieues à pieds au soleil depuis quatre jours, bout par bout, je suis rouge et horrible.

Du reste j’avais besoin d’eau. Depuis que je suis en Bretagne, je suis dans l’ordure. Pour se laver de la Bretagne, il faut bien l’océan. Cette grande cuvette n’est qu’à la mesure de cette grande saleté. »

Victor Hugo n’est pas le seul à déplorer l’état de saleté général de la Bretagne : tous les voyageurs parisiens du XIXème siècle ont fait le même constat. Villermé, bien connu pour ses études sur l’hygiène en France, nous donne (vers 1840)une description assez calamiteuse de l’habitat breton : « il faut avoir vu un tel dénuement pour s’en faire une idée ; il faut avoir pénétré dans la demeure d’un pauvre paysan breton, dans sa chaumière délabrée dont le toit s’abaisse jusqu’à terre, dont l’intérieur est noirci par la fumée continuelle des bruyères et des ajoncs desséchés, seul aliment de son foyer. C’est dans cette misérable hutte, où le jour ne pénètre que par la porte et s’éteint dès qu’elle est fermée, qu’il habite, lui et sa famille demi-nue, n’ayant pour tout meuble qu’une mauvaise table, un banc, un chaudron et quelques ustensiles de ménage en bois et en terre ; pour lit, qu’une espèce de boite où il couche sans draps sur un matelas où la balle d’avoine a remplacé la laine, tandis qu’à l’autre coin de se triste réduit rumine, sur un peu de fumier, la vache maigre et chétive (heureux encore s’il en a une) qui nourrit de son lait ses enfants et lui-même. »

Cela n’est pas nouveau : à la veille de la Révolution, Arthur Young, qui voyage dans la région de Combourg, nous laisse ses sentiments sur le peuple breton : « le pays a un aspect sauvage, la culture n’est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays. » Il précise plus loin : « s’ils vivaient de la chasse des animaux sauvages, leur pays serait aussi bien cultivé. »

La misère bretonne est donc ancienne et parmi les causes de cette misère, revient souvent l’intempérance qui avait fait dire à Nicole, célèbre janséniste auteur des « Essais sur le morale » en 1671 : « Etre breton et être ivrogne, c’est tout un ». Pour preuve de son propos, il explique à Madame de Fonterpuis que « pour la jeune Bretonne, quand elle veut se marier, il ne s’agit pas de savoir si son fiancé est ivrogne, le défaut qui règne dans ce pays là étant de s’enivrer, mais de savoir seulement s’il a le vin méchant ou bon, aussi n’épouse-t-elle pas un homme qu’elle ne l’ait vu ivre. »

On pourrait alors penser que c’est là un vice réservé aux couches laborieuses et peu cultivées. En fait, il n’en est rien et l’exemple vient d’en haut : la fameuse Marquise de Sévigné affirme qu’à Rennes, aux réunions des Etats, on ne trouve plus à qui parler entre deux heures (les députés sont fins saouls !). Le duc de Caulnes, dans un rapport qu’il envoie à Colbert en 1665, se plaint d’ailleurs que la noblesse bretonne « passe ses nuits à s’ivrogner. »

Mais revenons à notre ami Victor : s’il est un peu acerbe quand il parle de la Bretagne, il n’en croque pas moins dans ses dessins, les paysages qu’il découvre, preuve sans doute qu’il les apprécie. On en trouvera un certain nombre dans le livre « Hugo, dessins » commenté par Gaétan Picon chez Gallimard. Pour les textes concernant ses voyages, on les trouve parmi les 15 volumes des Œuvres Complètes éditées chez Robert Laffont (Collection « Bouquins ») sous la direction de Jacques Seebacher et Guy Rosa. De plus, Krishna Renou vient de produire (éditions Payot) un « Victor Hugo en voyage ».

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Petite note optimiste pour finir : Hugo semble apprécier l’hospitalité des auberges bretonnes, « j’ai couché à Auray, chez la mère Seauneau, excellente auberge, … ».

Les Derniers Chouans

Les Derniers Chouans

Dans l’histoire officielle, la Chouannerie (entendue ici sous le terme général désignant les révoltes paysannes et royalistes dans l’Ouest de la France) s’achève avec la disparition de ses grands chefs emblématiques : Saint Régent termine sa carrière dans le sang en manquant Bonaparte dans l’attentat de la rue Saint Nicaise (la machine infernale de décembre 1800) et Georges Cadoudal est guillotiné à Paris le 25 juin 1804. Là aussi la chance (et les sbires de Fouché) ont permis au Premier Consul d’échapper aux Chouans.

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Après l’épisode impérial, le retour des Bourbons en 1814 aurait pu amener la pacification définitive de l’Ouest en général et des départements bretons en particulier. Au moment des Cent Jours, la paysannerie ne soutient pas vraiment les Bourbons mais quelques remous l’agitent cependant quand les coalisés décident d’en finir avec le Petit Tondu : une guerre générale et de nouvelles levées d’hommes sont en effet à craindre. On confie alors au général Lamarque le soin du maintien de l’ordre dans l’Ouest et Joseph Cadoudal, le neveu de Georges, reprend du service dans le Morbihan. Les débarquements d’armes anglaises sur les côtes bretonnes sont à nouveau organisés et le 21 juin 1815, même si c’en est fini de l’empereur depuis 3 jours (Waterloo), une colonne de chouans est écrasée par les Bleus près de Sainte Anne d’Auray et abandonnent 1 500 cadavres sur le champ de bataille.

Au retour des Bourbons, le gouvernement semble se souvenir de ceux qui avaient combattu « pour Dieu et pour le Roi » : on anoblit ainsi Louis de Cadoudal, autre neveu de Georges et son frère Joseph devient maréchal de camp. Les simples chouans peuvent, s’ils le veulent, présenter des dossiers pour obtenir une indemnité mais peu le font et ils retournent simplement à leurs champs.

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Le 23 juin 1828, la duchesse de Berry est à Vannes puis va s’incliner au mémorial des martyrs de Quiberon à Sainte Anne d’Auray. C’est sans doute la seule, dans la famille régnante, à se souvenir vraiment des guerres de l’Ouest et les vieux chouans morbihannais lui font un accueil triomphal. Quand Louis Philippe d’Orléans, que beaucoup considère d’abord comme le fils du régicide Philippe Egalité, s’installe sur le trône de Charles X à la faveur d’une révolution urbaine et populaire (les Trois Glorieuses de juillet 1830), les Carlistes gardent l’espoir de voir Henri V (petit fils de Charles X) reprendre la couronne. La régence reviendrait alors à sa mère, la belle duchesse de Berry. Tous sont persuadés que, le moment venu, la Vendée et la Bretagne (le Morbihan en particulier) n’attendent qu’elle pour se soulever à nouveau contre le règne du roi bourgeois. L’on sait la triste fin de l’expédition dans l’Ouest de la duchesse : la Bretagne ne bouge pas, le Maine non plus. Le 4 juin 1832, date prévue pour l’embrasement, quelques bandes inorganisées de Vendéens se heurtent aux Bleus, se font sabrer à qui mieux mieux et la « guerre » dure à peine 6 jours ! Il faut dire que le gouvernement orléaniste, bien informé, avait massé quelques 70 000 hommes de troupe dans l’Ouest …

La chouannerie a vraiment vécu, les quelques troupes restantes se terrent dans les forêts et attendent une hypothétique amnistie.

Mais revenons à 1830 : les soulèvements paysans n’ont pas vraiment cessé mais le royalisme (invétéré ?) des ruraux bretons et vendéens n’en est plus la seule cause. Les révoltes ponctuelles s’expliquent davantage par le refus de la conscription (la conquête de l’Algérie demande beaucoup d’hommes), la hantise de l’impôt qui frappe de plus en plus fort les classes laborieuses, l’emprise des modes de vie urbains qui menacent les sociétés rurales, le renforcement du pouvoir de l’Etat, enfin, qui remet en question l’organisation villageoise des campagnes.

La forêt de Lanouée, haut lieu de la Chouannerie depuis 1793, redevient le cadre de ces soulèvements d’un type nouveau. Rappelons que Jean Marie Caro, l’un des chefs de bande morbihannais au moment de la Monarchie de Juillet, est scieur de long à Lanouée (il en sera question dans les lignes qui suivent).

Quelques cinquante ans plus tard (1884), ce même bourg de Lanouée voit naître François HERPE qui devient médecin en Bretagne avant de s’installer au Mans en 1940. Douze ans plus tard, Il prend sa retraite à Dinard où il meurt en 1965.

François Herpe occupe sa retraite en écrivant : il donne des chroniques hebdomadaires au journal « le Pays Malouin » entre 1953 et 1959. Il prépare un recueil de poèmes qu’il ne pourra publier de son vivant puisqu’il est quasiment aveugle à la fin de sa vie. Son fils y mettra la dernière main et en 1968, paraît le volume « Aux tentures du temps » (Presses Bretonnes de Saint Brieuc). J’ajoute, pour ceux qui connaissent un peu le Porhoët, que son cousin, Joseph Herpe fut maire de Mohon pendant une trentaine d’année après la Seconde Guerre Mondiale.

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Quel rapport, me direz-vous, entre un médecin de famille et les chouans de Louis Philippe ? Peu de choses sinon un simple texte à la fin du volume de François Herpe dont je vous livre ici un long extrait. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un épisode inoubliable de l’histoire de Bretagne mais il rappellera quelques souvenirs à ceux qui ont flâné autour de Courte Branche et donnera peut-être envie à d’autres de découvrir cette splendide forêt. J’ajoute que le surnom de « chouans » est encore porté (à contrecœur, peut-être) par les habitants de Lanouée …

Le narrateur raconte comment, se promenant en forêt de Lanouée, il découvre une vieille baïonnette rouillée à moitié enfouie sous les feuilles mortes. Intrigué par sa trouvaille, il en parle à un vieux garde rencontré peu après près de la Courte Branche. Le garde lui explique alors ce qu’il en sait …

LA CHRONIQUE DU VIEUX GARDE.
 » Il faut bien vous rappeler d’abord, Monsieur, que le pays où nous sommes est toujours demeuré très attaché aux traditions de l’ancienne France. Les Chouans du Morbihan, et en particulier ceux de Mohon, de Lanouée et de Bréhan-Loudéac, avaient mérité par leur attitude irréductible la vieille renommée qu’ils ont léguée à leurs descendants.

C’est ainsi, comme vous avez pu du reste le voir dans vos livres, qu’en 1830 ils ne voulurent pas reconnaître le gouvernement de Louis-Philippe : les jeunes gens du pays refusèrent en masse de servir dans les armées du nouveau roi. On les appelait les réfractaires, et je pourrais vous citer telle maison encore debout du bourg de Lanouée où l’on donna asile à de nombreux réfractaires. Même, je me souviens qu’un soir j’étais à la filerie dans cette maison lorsque j’entendis, sur le tard, des pas étouffés dans l’écurie, puis les barreaux de l’échelle conduisant au grenier craquèrent à intervalles réguliers pendant dix minutes, après lesquelles on n’entendit plus que le bêlement d’un veau dans l’étable et le bruit des rouets qui tournaient. Les femmes qui filaient autour de l’âtre ne parurent nullement étonnées, et moi je n’osais pas poser de questions, car je n’avais encore que dix ans, mais j’ai su depuis que c’était les jeunes conscrits qui, après s’être cachés toute la journée dans les environs, venaient coucher le soir dans ce grenier à foin.

A cette époque là, il ne faisait pas beau, paraît-il, pour les gendarmes dans la région. Aussi ne s’y aventuraient-ils guère, et c’était les réfractaires qui faisaient la police du pays. S’ils apprenaient que quelque gros républicain devait passer dans les environs, ils trouvaient toujours moyen d’être sur son chemin et de le soulager de ses papiers, parfois de sa bourse. Même si les papiers étaient trop compromettants, l’homme n’était relâché qu’après avoir été consciencieusement bastonné. Cependant il faut dire que là se bornaient les actes séditieux de ces jeunes gens, qui au fond n’étaient pas méchants et ne faisaient qu’obéir à la voix des traditions de la race, traditions passées, comme dit le maître d’école, à l’état de conscience atavique chez ces hommes encore primitifs.

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Chaque commune importante avait sa troupe de réfractaires : ils communiquaient entre eux par des signes convenus. Le soir, ils hissaient parfois une botte de paille au haut d’un arbre très élevé et y mettaient le feu. Alors, des autres communes, sur les hauteurs, des gerbes semblables s’allumaient à la cime de quelque hêtre. Mais s’il y avait quelque chose de grave à signaler, la gerbe de paille était remplacée par un paquet d’ajoncs, qui donnent la nuit une flamme plus rouge et moins claire.

Or, un jour, on apprit que le gouvernement, qui s’était consolidé, allait envoyer des troupes pour traquer les révoltés. Aussitôt ceux de Lanouée se replièrent sur la forêt, où ils furent bientôt rejoints par ceux des communes voisines, et par quelques mécontents enchantés de l’aventure.

Les libéraux, cantonnés à Ploërmel, ne bougeaient pas et les réfractaires revenaient parfois jusqu’au bourg. Un dimanche matin, la messe était commencée depuis dix minutes lorsque nous les vîmes arriver, au moins une trentaine, le fusil en bandoulière, et se ranger pieusement dans le bas de l’église. Malgré moi, je me retournais à chaque instant pour les regarder, et je sentais quelque chose de grave peser sur l’assemblée des fidèles.

A cette époque, la forêt était loin d’être aussi praticable qu’aujourd’hui. Aucune des routes qui la traversent n’existait encore : à leur place ce n’était que sentiers de chasseurs et chemins raboteux, très difficiles en toutes saisons. Aussi les réfractaires se croyaient-ils à l’abri dans ces fourrés impénétrables. Peu à peu, ils s’étaient habitués au maniement des armes sous la direction de quelques anciens sergents du Premier Empire et leur organisation prenait forme. Ils firent de la Courte Branche leur quartier général : la position, comme vous le voyez, était bien choisie pour une guerre de partisans.

A Josselin, les réguliers avaient reçu des ordres pour marcher sur Lanouée. On en vit arriver un jour un détachement d’une cinquantaine, commandé par un sergent du nom de Sorel, un vrai soldat, grand et bien bâti, très brave et entreprenant.

On lui appris que les Chouans s’étaient établis en force à la Courte Branche. Et les deux gendarmes qui l’accompagnaient, connaissant le caractère des gars de Lanouée, lui recommandaient la prudence :

– Il serait dangereux de marcher contre eux avec votre petite troupe, disaient-ils ; attendez du renfort.
– Bah ! répondit Sorel, la balle qui doit me tuer n’est pas dans la giberne de ces gens là. Je mourrai sur le Rhin, une sorcière me l’a dit.

Et pour faire le bravache, il mordit une cartouche, chargea son fusil et ajusta le coq de fer qui se trouve sur le clocher de Lanouée. Le coup partit : le coq tournoya en grinçant sur sa tige. Les femmes se signaient, et j’en entendais dire que cet homme était un démon, mais moi, Monsieur, je trouvais que ce démon-là avait une fière allure.

En fin de compte, il ne voulut pas attendre de renfort, espérant sans doute retirer plus d’honneur d’une expédition qu’il aurait entièrement dirigée lui-même.

Les Chouans étaient sur leurs gardes et solidement retranchés pour la défense. La veille au soir, on avait vu la flamme du paquet d’ajoncs luire dans le lointain, preuve certaine que les révoltés avaient appris la décision prise contre eux. Ils mirent à leur tête un Monsieur de La Houssaye qui leur était arrivé quelques jours avant avec un grand drapeau blanc fleurdelisé, et qui sut les enflammer par ses discours.

Aussi, quand Sorel se présenta, fut-il reçu par une vigoureuse fusillade. Mais l’homme n’était pas facile à effrayer. Après s’être dissimulé derrière un talus pour étudier la situation, il commença l’attaque. Des deux côtés on criait :  » – Vive le Roi !  » et cela donnait une drôle de physionomie à ce combat où d’anciens soldats de l’épopée impériale combattaient leur vieux drapeau tricolore, tandis que les troupes régulières marchaient contre l’étendard blanc qui avait flotté sur leurs têtes quelques mois avant.

Bien abrité des deux côtés, on se tiraillait depuis quelque temps sans grand résultat lorsque Sorel, impatienté, jeta un ordre à sa troupe et se précipita vers une barrière qui se trouvait au bout de ce buisson à droite et donnait entrée dans la cour.

Mais, juste au moment où il enjambait l’échalier en cherchant une cartouche dans sa giberne, il reçut un coup de feu en plein front et tomba à la renverse. Cette chute fut saluée d’une clameur triomphante et le feu de la défense redoubla.

Les soldats élancés essayèrent quand même de combattre, mais bientôt, démoralisés par la mort de leur chef et par le grand nombre de Chouans qui sortaient de tous les couverts, ils battirent en retraite en emportant son corps.

C’est ainsi que nous les vîmes revenir à deux kilomètres du village où nous étions allés nombreux, hommes, femmes et enfants, pour savoir l’issue du combat. Le corps de Sorel reposait sur un brancard, il portait un trou au front et du sang maculait son visage. Les soldats réquisitionnèrent un charretier pour l’emmener jusqu’à Josselin : ce fut un paysan du bourg de Lanouée, qui vivait encore il y a vingt ans et qui m’a raconté plus d’une fois que, longtemps après, on voyait des traces de sang et des restes de cervelle sur la civrette de sa charrette.

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L’affaire, comme vous pensez, n’en resta pas là. Le lendemain, les Bleus revinrent en force et attaquèrent de nouveau la Courte Branche. Les réfractaires se défendirent en désespérés, mais ils furent vaincus cette fois et la Courte Branche fut incendiée. Puis le détachement parcouru la forêt et démolit tous les fours des villages environnants afin d’affamer le reste des révoltés et de les forcer à venir se ravitailler aux bourgs voisins. On laissa même pendant longtemps une garnison à Lanouée.

Un mois plus tard, un paysan de Lanouée, nommé Caro, se vanta dans une auberge d’avoir tiré le coup de feu qui tua le sergent Sorel. L’imprudent fut aussitôt arrêté, traduit devant les tribunaux et condamné à mort. L’exécution eut lieu sur le champ de foire de Josselin où l’on éleva une guillotine pour la circonstance.

J’étais à la ville avec ma mère ce jour-là, Monsieur, et quand nous voulûmes repartir une heure après dîner, des gendarmes postés près des dernières maisons nous firent rebrousser chemin avec défense de partir avant l’exécution. Il y avait, paraît-il, de ces patrouilles sur toutes les routes autour de la ville, car on voulait frapper l’esprit de la population par un exemple.

Aussi bien la révolte était étouffée et, à partir de ce jour, presque tous les réfractaires firent leur soumission l’un après l’autre.

Voilà, Monsieur, le premier épisode de guerre auquel j’ai assisté. Depuis, j’ai vu plus d’une bataille, enterré plus d’un soldat au champ d’honneur, mais ni la campagne de Crimée, ni celle de la Loire m’ont fait oublier le sergent Sorel, la fusillade de la Courte Branche et la guillotine qui trancha le dénouement de cette affaire sur le champ de foire de Josselin.

Le vieux garde tout songeur vida sa pipe de deux ou trois coups secs du fourneau sur l’extrémité de son gros soulier, pendant que je le remerciais de son récit.

Je l’accompagnais ensuite sur le chemin de sa demeure et, avant de le quitter, je lui fis cadeau de la baïonnette rouillée dont il paraissait avoir une forte envie.

Puis je m’en allais tout seul en me remémorant le drame de la Courte Branche, et le désir me vint d’écrire la leçon d’histoire locale du vieux garde telle qu’il me l’avait contée.  »

Pour en savoir plus :
Il y a d’innombrables ouvrages consacrés à la Chouannerie.

Contentons nous du livre de Roger Dupuy (de la Faculté de Rennes) « les Chouans » (Hachette. Paris. 1997) qui donne une vue d’ensemble des différents épisodes de la Chouannerie bretonne.

Pour une approche plus générale des révoltes paysannes, le petit livre de Yves Marie Bercé « Croquants et nu-pieds – les soulèvements paysans en France du XVIème au XIXème siècle » donne un éclairage nouveau sur l’enjeu de ces « révoltes sans espoir ». (Gallimard – Folio histoire. Paris. 1991).

Pour aborder de manière plus ludique l’épisode des révoltes au moment de la Monarchie de Juillet, je vous conseille le roman de Michel Ragon « la louve de Mervent » (Albin Michel. Paris. 1985). L’histoire se passe en Vendée mais la problématique de son héros Tête de Loup s’apparente bien à celle des réfractaires de la forêt de Lanouée.

César & les Vénètes

César & les Vénètes

Automne 57 a. c. : le sénat romain ordonne 15 jours de prières d’action de grâces pour remercier les dieux des victoires de César sur les peuplades gauloises. Le proconsul, à la tête de 3 légions, vient d’écraser les Nerviens qui laissent, selon lui, 60 000 cadavres sur le champ de bataille. Il a également obtenu la reddition des Atuatuques, un temps alliés des Nerviens, qui lui aurait fourni 53 000 esclaves.

Au moment d’hiverner, la Gaule entière semble donc à portée de main de Jules César et on peut la croire pacifiée.

Même les peuples de l’Océan ont été impressionnés par les victoires romaines successives et ils jugent prudent d’offrir leur soumission au légat de César, Publius Grassus. César ne semble pas dupe de cette soumission : même s’il est considéré par beaucoup comme une « grande folle » (ne l’a-t-on pas surnommé la « reine de Bithynie », allusion à ses rapports très spéciaux avec le roi Nicodème ?), en matière militaire, il est particulièrement vigilant à ce qui lui arrive par derrière !

Au printemps 56 donc, Jules César est de retour en Gaule avec le projet ambitieux de déployer les aigles romaines sur les côtes bretonnes (il s’agit, bien sûr, de l’actuelle Grande Bretagne).

Ce retour et cette envie maritime du proconsul ne font pas du tout l’affaire des Vénètes …

 

QUI SONT LES VENETES ?

La cité des Vénètes armoricains s’étend sur la côte sud de l’Armorique (le Morbihan actuel) mais l’origine de ce peuple semble plus lointaine : il est connu des Grecs et Homère en parle dans l’Iliade (les Hénuètes). On les retrouve en Adriatique, en Baltique, sur les bords de la Vistule … Ceux d’Adriatique sont alliés des Romains dès le IIIème siècle a.c. et leurs fournissent des auxiliaires au moment de la seconde Guerre Punique. C’est sous le règne de Marc Aurèle (IIème siècle a.c.) qu’ils s’installent sur les îles de l’Adriatique : ainsi débute l’histoire de Venise …

En fait, le lien qui nous fait regrouper autour d’une même origine indo-européenne les Vénètes du Pô, ceux de la Baltique et ceux de l’Ouest Armoricain est, pour le moment, uniquement d’ordre linguistique, à savoir une identité de nom. Certains y associent également les Wendes … mais restons-en là.

Les Vénètes qui nous intéressent occupent donc, à l’époque de la conquête romaine, le territoire bordé au nord par l’Oust (axe Pontivy – Redon), à l’ouest, par une ligne reliant Pontivy à Quimperlé et à l’Ouest par le cours de la Vilaine sur l’axe Redon – la Roche Bernard. Il est possible que leur emprise ait débordé au sud sur une partie de la Loire Atlantique. Ainsi, l’ancien nom de Besné (près de Guérande) était Vindunita Insula et le chroniqueur Ermold le Noir (IXème siècle) cite la localité de Véneda sur le même secteur.

Quoiqu’il en soit, le territoire vénète contrôle les estuaires des principales rivières armoricaines du sud (la Vilaine et le Blavet en particulier) : il est donc le lieu de passage obligé pour tout commerce depuis l’intérieur vers les côtes atlantiques. Groix et Belle-Ile semblent avoir été également sous contrôle. Vannes (Darioritum, puis Gwenned en Breton) est, à l’époque gallo-romaine, la capitale du peuple vénète mais il est possible qu’à l’origine ce soit Locmariaquer qui ait joué ce rôle.

C’est sans doute le peuple le plus puissant de toute la Péninsule (qui regroupe les Osismes, les Coriosolites, les Redones et les Namnètes). Cette puissance est avant tout économique car il semble bien qu’une suprématie politique de l’un sur l’autre n’ait jamais vraiment existé. L’étude des monnaies vénètes nous montre qu’ils furent les premiers, en Armorique, à frapper des statères d’or dès la fin de l’hégémonie arverne (défaite du roi Bituit face aux légions romaines en 121 a. c.). Cette organisation économique supérieure est liée à leur bonne connaissance de la mer : navigateurs chevronnés, ils gardent la mainmise sur tout le trafic maritime de la côte océane et contrôlent, en particulier, les routes vers la Bretagne. Ces liens avec la grande île sont importants à double titre : les échanges commerciaux sont nombreux et les continentaux trouvent là-bas, entre autres, un étain d’excellente qualité. D’autres part, cette « île du bout du monde » reste le centre religieux du druidisme, son poumon en quelque sorte. Or il apparaît clairement que si l’unité politique gauloise continentale est ponctuelle et précaire, l’unité religieuse autour des druides est un phénomène avéré dont César lui-même a saisi toute l’importance (il est persuadé qu’il faut rechercher là l’origine de toutes les révoltes gauloises et l’entretien d’un patriotisme anti-romain solide).

Peuple de marins, de commerçants (ils vendent en particulier le sel), les Vénètes exploitent également les ressources de l’arrière pays : les forêts fournissent le bois de chêne dont sont construits leurs navires. Ils travaillent également le fer et sont de remarquables potiers.

 

 

UNE ÉPINE DANS LE PIED DE JULES …
L’Ouest armoricain semble avoir été longtemps à l’abri des incursions romaines. Des études numismatiques récentes auraient tendance à prouver qu’il n’y a pratiquement aucun commerce direct avec Rome avant 57 a. c. On ne trouve pas ou peu de traces de monnaies romaines antérieures à cette période, l’essentiel des importations depuis le sud de la Gaule étant le fait de non-Romains (Aquitains en particulier) et le commerce étant essentiellement basé sur le troc. A l’inverse des peuplades très tôt « romanisées », les Vénètes n’abandonnent pas leur propre monnaie et leurs statères ne peuvent s’échanger avec les deniers romains.

A la fin de l’été 57, les premiers soldats romains apparaissent en Armorique (c’est vraisemblablement la 7ème légion de Publius Grassus qui descend de l’actuelle Belgique). On peut difficilement définir un itinéraire précis pour cette promenade en bord de mer mais il est vraisemblable que Grassus « visite » les tribus armoricaines. C’est alors la coutume de remettre des otages, en signe de bonne entente, et les Armoricains ne dérogent pas à la règle.

Nous n’avons aucun témoignage écrit sur le sentiment qu’à pu laisser dans l’esprit des Vénètes ce passage, somme toute rapide, des légions romaines mais il est bien évident que les chefs de la peuplade ont du être inquiets de cette incursion et ce d’autant plus que l’annonce du sort réservé aux Nerviens a franchi les frontières. Leur absence de réaction immédiate est sans doute un signe de prudence : ne vaut-il pas mieux attendre, voir si le danger se précise et se concerter alors avec les tribus voisines ?

En 56, les besoins en ravitaillement des troupes de Grassus sont l’occasion de l’arrivée en Armorique de fourrageurs qui viennent prélever là ce qui leur est nécessaire. Les Vénètes trouvent là l’occasion de rappeler à César qu’ils ne sont pas un peuple soumis et ils retiennent les Romains dans le but de les échanger avec les otages remis quelques mois plus tôt. C’est du moins la version de César qui passe sous silence son désir de s’assurer une certaine suprématie maritime.

La guerre était inévitable et les Vénètes ne semblent pas avoir agi seuls : les Coriosolites et d’autres sont de la partie, la révolte gagnant même certaines régions de l’actuelle Normandie (le territoire des Esuvii par exemple, situé aux environ de Sées …).

Ecoutons donc le grand Jules (livre troisième de Bellum Gallicum ) :
(VII) « Le jeune P. Crassus hivernait avec la septième légion, chez les Andes, près de l’Océan. Comme il manquait de vivres, il avait envoyé chez les peuples voisins des préfets et plusieurs tribuns militaires , pour demander des subsistances : […] Q. Velianus avec T. Silius chez les Vénètes.

(VIII) Ce dernier peuple est le plus puissant de toute cette côte maritime. Les Vénètes possèdent un grand nombre de vaisseaux sur lesquels ils commercent en Bretagne et surpassent leurs voisins dans l’art de la navigation. Ils occupent d’ailleurs sur cette mer vaste et orageuse, le très petit nombre de ports qui s’y trouvent et rendent tributaires presque tous les navigateurs étrangers. Les premiers, ils retinrent Silius et Velanius, espérant recouvrer, par ce moyen, les otages qu’ils avaient livrés à Crassus. Les résolutions des Gaulois sont promptes et subites : les autres, entraînés par cet exemple, arrêtèrent aussi Trebius et Terrasidius. Aussitôt, ils s’envoient des députés et s’engagent, par l’entremise de leurs principaux citoyens, à ne rien faire que de concert et à courir la même chance. Ils encouragent les autres cités à conserver la liberté qu’elles avaient reçue de leur pères plutôt que de supporter l’esclavage des Romains. Ces sentiments furent bientôt partagés par toutes les régions maritimes. Ils envoient une délégation commune à P. Crassus pour lui signifier qu’il n’aura ses officiers qu’en rendant les otages.

(IX) César était alors très éloigné. Instruit de ces faits par Crassus, il ordonne de construire des galères sur la Loire, qui se jette dans l’Océan, de lever des rameurs dans la Province, de rassembler des matelots et des pilotes. Ces ordres furent promptement exécutés. Lui-même, dès que la saison le permet, se rend à l’armée. Les Vénètes et leurs alliés se sentaient coupables pour avoir retenu et jeté dans les fers des ambassadeurs dont la qualité, chez toutes les nations, fut toujours sacrée et inviolable. Dès qu’ils connurent l’arrivée de César, ils se hâtèrent de proportionner les préparatifs au péril et surtout d’équiper les vaisseaux : ils se confiaient aussi à l’avantage des lieux. Les chemins sur terre étaient coupés par les marées hautes et la navigation difficile sur une mer dont les ports étaient rares et peu connus. Ils espéraient que le manque de vivres nous empêcherait de faire chez eux un long séjour et, lors même que leur attente serait trompée, ils étaient toujours les plus puissants sur mer. Les Romains n’avaient point de marine, ils ignoraient les rades, les ports, les îles des parages où ils feraient la guerre. La navigation était tout autre sur une mer fermée que sur le vaste et immense océan. Ces réflexions les rassurent. Ils fortifient leurs places et transportent le blé de la campagne dans les villes. Ils rassemblent le plus de vaisseaux possible chez les Vénètes contre lesquels ils pensent que César se dirigera d’abord : ils reçoivent dans leur alliance les Osismiens, les Lexoviens, les Namnètes, les Ambiliates, les Morins, les Diablintes et les Ménapiens : ils demandent des secours à la Bretagne située vis à vis de leurs côtes.

(X) Telles étaient les difficultés de cette guerre et cependant plusieurs motifs commandaient à César de l’entreprendre : l’injure faite à la République en retenant des chevaliers romains, la révolte après la soumission reçue et les otages livrés, la conjuration de tant de peuples, la crainte que l’impunité n’encouragea d’autres nations. Il connaissait l’amour des Gaulois pour le changement et leur promptitude à prendre les armes et il savait, d’ailleurs, qu’il est dans la nature de tous les hommes d’aimer la liberté et de haïr l’esclavage. Sans attendre donc qu’un plus grand nombre de peuples se liguent, il s’empresse de partager ses forces et d’étendre son armée.

(XI) Il envoie, avec de la cavalerie, T. Labienus, son lieutenant, chez les Trévires, peuple voisin du Rhin. Il le charge de visiter les Rémois et autres Belges pour les maintenir dans le devoir et de fermer le passage du fleuve aux Germains que l’on disait appelés par les Belges. Il ordonna à P. Crassus de se rendre en Aquitaine avec douze cohortes et une cavalerie nombreuse pour empêcher ce pays de secourir la Gaule et de s’unir à tant de nations. Il fait partir Q. Titurius Sabinus avec trois légions chez les Unelliens, les Coriosolites et les Lexoviens pour tenir ce côté en respect. Il donne au jeune D. Brutus le commandement de la flotte et des vaisseaux gaulois qu’il avait exigés des Pictons, des Santons et autres pays pacifiés et lui dit de se rendre au plus tôt chez les Vénètes. Il y marche lui-même avec les troupes de terre.

(XII). La plupart des villes de cette côte sont situées à l’extrémité de langues de terre et sur des promontoires : elles n’offrent d’accès ni aux gens de pied lorsque la mer est haute (ce qui arrive constamment deux fois en vingt quatre heures) ni aux vaisseaux que le reflux laisse à sec sur le sable. On ne pouvait donc aisément les assiéger. Si, après de pénibles travaux, on parvenait à contenir la mer par des digues et à élever une terrasse jusqu’à la hauteur des murs, les assiégés, lorsqu’ils désespéraient de leur sort, rassemblaient leurs nombreux vaisseaux, y transportaient tous leurs biens et se retiraient dans d’autres villes voisines où la nature leur offrait les mêmes moyens de défense. Durant une grande partie de l’été, cette manœuvre leur fut d’autant plus facile que notre flotte était retenue par les vents contraires et pouvait à peine naviguer sur une mer vaste, ouverte, sujette à de hautes marées et presque entièrement dépourvue de ports.

(XIII) Les vaisseaux des ennemis étaient construits et armés de manière à lutter contre ces obstacles. Ils ont la carène plus plate que les nôtres : aussi redoutent-ils moins les bas-fonds et le reflux. Les proues sont très hautes et les poupes plus propres à résister aux vagues et aux tempêtes. Les navires sont tout entier de chêne et peuvent soutenir le choc le plus rude. Les bancs, faits de poutres d’un pied d’épaisseur, sont attachés par des clous en fer de la grosseur d’un pouce. Les ancres sont retenues par des chaînes de fer au lieu de cordage. Les voiles sont de peaux molles, amincies, bien apprêtées, soit qu’ils manquent de lin ou ne sachent pas l’employer, soit plutôt qu’ils croient impossible de diriger avec nos voiles des vaisseaux aussi pesants à travers les tempêtes et les vents impétueux de l’Océan. Dans l’action, notre seul avantage est de les surpasser en agilité et en vitesse. Du reste, ils sont bien plus en état de lutter contre les mers orageuses et contre la violence des tempêtes. Les nôtres, avec leurs éperons, ne pouvaient entamer des masses aussi solides et la hauteur de leur construction les mettait à l’abri des traits, aussi craignent-ils moins les écueils. Si le vent vient à s’élever, ils s’y abandonnent avec moins de péril et ne redoutent ni la tempête, ni les bas-fonds, ni, dans le reflux, les pointes et les rochers : tous ces dangers étaient à craindre pour nous.

(XIV) César avait déjà pris plusieurs villes mais sentant que sa peine était inutile et qu’il ne pouvait ni empêcher la retraite des ennemis ni leur faire le moindre mal, il résolut d’attendre sa flotte. Dès qu’elle parut et que l’ennemi la découvrit, deux cent vingt de leurs vaisseaux environ, parfaitement armés et équipés, sortirent du port et vinrent se placer devant elle. Brutus, qui en était le chef, et les tribuns et centurions qui commandaient chaque vaisseau étaient indécis sur ce qu’ils avaient à faire et sur la manière d’engager le combat. Ils savaient que l’éperon de nos galères était impuissant, les tours de nos vaisseaux n’étaient point assez hautes pour atteindre la poupe de ceux des barbares, nos traits lancés d’en bas seraient sans effet tandis que les Gaulois nous en accableraient. Une seule invention fut d’un grand secours : c’était une espèce de faux extrêmement tranchante, emmanchée de longues perches assez semblables à celle qu’on emploie dans les sièges. Avec ces faux, on accrochait et on tirait à soi les cordages qui attachent les voiles aux vergues. On les rompait en faisant force de rames et les vergues tombaient nécessairement. Les vaisseaux gaulois, en perdant les voiles et les agrès qui faisaient toute leur force, étaient réduits à l’impuissance. Alors le succès ne dépendait plus que du courage et en cela, le soldat romain avait aisément l’avantage, surtout dans une bataille livrée sous les yeux de César et de toute l’armée : aucune belle action ne pouvait restée inconnue puisque l’armée occupait toutes les collines et les hauteurs d’alentour d’où la vue s’étendait sur la mer.

(XV) Dès qu’un vaisseau était ainsi privé de ses voiles, deux ou trois des nôtres l’entouraient et nos soldats sautaient à l’abordage. Les Barbares, ayant perdu une partie de leurs navires et ne sachant que faire contre cette manœuvre, cherchèrent leur salut dans la fuite. Déjà, ils se disposaient à profiter des vents lorsque, tout à coup, il survint un calme plat qui leur rendit tout mouvement impossible. Cette circonstance compléta la victoire : les nôtres les attaquèrent et les prirent l’un après l’autre. Un bien petit nombre put regagner la terre à la faveur de la nuit. Le combat avait duré depuis la quatrième heure du jour (10 h du matin) jusqu’au coucher du soleil.

 

(XVI) Cette bataille mit fin à la guerre des Vénètes et de tous les Etats maritimes de cette côte car toute la jeunesse et même tous les hommes d’un âge mûr, distingués par leur rang ou leur caractère, s’étaient empressés de prendre les armes : ils avaient rassemblé tout ce qu’ils avaient de vaisseaux et cette perte ne leur laissait aucun moyen de retraite ou de défense. Dans cette extrémité, ils soumirent à César leurs personnes et leurs biens. César crût devoir en faire un exemple sévère qui apprit aux Barbares à respecter désormais le droit sacré des ambassadeurs : il fit mourir tout le sénat et vendit le reste de la population à l’encan. »

Ainsi se termine la triste histoire des Vénètes mais la révolte armoricaine n’est pas vraiment écrasée et quand Vercingétorix, enfermé dans Alésia en 52, appelle à l’aide, il obtient « vingt mille hommes de l’ensemble des peuples qui bordent l’Océan et qui se donnent le nom d’Armoricains » (Bellum Gallicum. Livre VII.). Curieusement, dans la liste des peuplades confédérées, César ne parle pas des Vénètes : sans doute ne veut-il pas mentionner un peuple qu’il dit avoir rayé de la carte …

Une énigme demeure : où donc a eu lieu cette fameuse bataille ?

A Vannes, aujourd’hui, l’on vous dira que c’est dans le Golfe du Morbihan … D’autres pensent que l’affrontement s’est déroulé en pleine mer, au large du Golfe, d’autres encore en vue de Lorient. Certains historiens le situe plus à l’Ouest (J. Armand) vers Concarneau ou Bénodet.

Le problème est qu’aucune épave n’a été trouvée à ce jour … Le mystère reste donc entier !

 

Pour en savoir plus :
On pourra consulter PROTOHISTOIRE de la BRETAGNE dans la Collection Ouest-France Université (Rennes 1979) et en particulier la troisième partie due à Louis PAPE. La carte des peuples armoricains et la photographie du statère vénète sont extraits de cet ouvrage.

Toujours aux Editions Ouest France (Rennes 1986), on lira le bon (très bon !) ouvrage de Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonwarc’h « LES DRUIDES« .

L’HISTOIRE DE LA GAULE de Danièle et Yves ROMAN (Fayard 1997) est considérée par certains comme la bible en la matière. On y trouvera quelques pages sur les Vénètes et en particulier une citation de Napoléon Bonaparte qui critique l’attitude cruelle de César face au peuple vénète en oubliant ses propres exploits sanguinaires dans toute l’Europe et particulièrement en Espagne.

Enfin, pour ceux qui préfère aborder l’histoire par le biais du roman, je signale le livre (captivant) de Michel PEYRAMAURE : Les Portes de Gergovie.

Certains souhaiteront certainement lire le texte de César dans sa forme latine. Pour cela une seule adresse : http://www.alesia.asso.fr/
On y trouve la version de Bellum Gallicum collectée par l’Institut Vitruve.