L’armée rouge en Bretagne

L’armée rouge en Bretagne

Cet article a été publié dans un petit journal de la région de Ploërmel-Josselin qui avait pour titre L’OUST EST CLAIR (petit clin d’œil au grand « concurrent » Ouest-France qui s’appelait avant 1945 Ouest Eclair et qui eut besoin, à la Libération, de se refaire une virginité en changeant de titre …). L’Oust est clair, sous titré « journal d’information pour la publication des nouvelles oubliées » avait la prétention d’offrir à ses lecteurs des années 80 un grand choix de sujets dont l’histoire. Ce fut la raison de ce court article que je reprends ici in extenso.

Je me dois de remercier ici Didier Carfantan qui, après de nombreuses et patientes recherches dans ses archives personnelles, m’a permis de récupérer ce texte. Sans lui, il m’eut fallu aller le recopier à la Bibliothèque Nationale …

L’Armée rouge … attaque Josselin …

Non, il ne s’agit pas d’un article de science-fiction. Les p’tits gars d’Ukraine ou de Géorgie n’ont sans doute pas envie de venir s’agenouiller devant Notre Dame du Roncier pas plus que serrer la main du Duc de Rohan. D’ailleurs, ont-ils jamais entendu parler de l’une ou de l’autre ? Malgré tout, Josselin a bien été attaqué par l’armée rouge, mais cela se passait en juillet 1795.

Le 11 juillet 1795 donc, plus de 3000 hommes portant l’uniforme rouge de l’infanterie anglaise débarquent dans la Presqu’île de Rhuys, aux alentours du château de Suscinio. La presque totalité était des chouans, ils arrivent de Port-Halinguen et sont commandés par un jeune émigré, le chevalier de Tinténiac. Cadoudal et Tinténiac ont en effet refusé de s’enfermer avec D’Hervilly dans la Presqu’île de Quiberon mais ils habillent cependant leurs hommes en rouge (on a débarqué 20 000 uniformes !) pour faire croire à une arrivée massive des coalisés. L’administration républicaine ne semble pas avoir été au courant de ce débarquement si bien que le 13 juin, l’armée rouge attaque la garnison d’Elven sans que l’on ait signalé son passage entre Rhuys et cette dernière ville. Le 16, la troupe de Tinténiac augmentée des chouans de la région de Bignan, est aux portes de Josselin. 300 à 400 soldats républicains occupent la ville qui est encore défendue, vaille que vaille, par ce qui reste des remparts médiévaux.

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L’armée rouge s’est séparée en plusieurs colonnes. Un charretier en signale une partie sur la commune de Saint Servan (100 à 150 hommes). Au même moment, un détachement de grenadiers qui revient de Ploërmel rencontre une troupe à peu près semblable sur les landes de Mi-Voie et se hâte de s’enfermer dans Josselin. La tactique des chouans était simple : plutôt que d’attaquer la ville au sud où le château est imprenable, ils préfèrent se présenter devant les portes Saint Nicolas et Saint Martin où ils bénéficient en plus de l’effet de surprise.

Dès que leur présence est signalée, le commandant de la place envoie des grenadiers en reconnaissance. Ceux-ci se heurtent aux chouans près de Saint Jean des Prés et doivent battre en retraite, couverts par un autre détachement que l’on a fait sortir en toute hâte. A une heure et demie, l’armée rouge attaque Josselin par la porte Saint Nicolas.

Dans son rapport au District du Morbihan, l’administration de Josselin vante, comme il se doit, le courage des défenseurs qui se battent, pied à pied, aux portes et auprès des remparts. En fait et si l’on confronte les témoignages, il semble plutôt que l’armée rouge avait effectivement pris la ville, brûlé quelques maisons, en pillant quelques autres mais qu’elle se heurte au château où la garnison s’est repliée. Après avoir vainement essayé de déloger les républicains, les chouans se retirent en désordre de Josselin alors que la ville est à eux. Que se passe-t-il ? Les secours arrivent et des deux côtés à la fois : un détachement du 3ème bataillon d’Ille et Vilaine galope depuis Ploërmel mais il est retardé par une troupe de Chouans qui vient d’abandonner Josselin. On retrouve dans cette bande le célèbre Georges Cadoudal venu appuyer ce qui deviendra son armée. Par contre, une troupe républicaine venue de Loudéac, que les chouans ont sans doute surestimée, les obligent à se replier vers la forêt de Lanouée. Il est six heures du soir et la bataille a duré tout l’après-midi. La troupe de chouans se réorganise, va sur Mohon où elle campe au bourg et au village de Bodieu et se dirige vers les Côtes du Nord.

Bilan de la journée : côté républicain, il y aurait eu 5 morts et une quinzaine de blessés sérieux. Les chouans laissent 8 morts à Josselin mais 7 charrettes de blessés sont dirigées vers Bignan où ils seront soignés dans des hôpitaux clandestins de fortune.

Que devient l’armée rouge ? Partie de Mohon, elle s’enfonce dans les Côtes du Nord et se livre à son travail habituel de guérilla. Mais elle connaît des revers incessants : le 18 juillet, Tinténiac est tué à Coëtlogon. Pontbellanger qui le remplace (malgré l’opposition des hommes qui lui auraient préféré Cadoudal) est abattu lui aussi à Médréac en mars de l’année suivante. L’armée rouge revient alors dans le Morbihan, sous les ordres de Georges Cadoudal et elle n’a pas fini de faire parler d’elle. A vrai dire, on ne peut plus alors parler d’armée rouge : les chouans ont abandonné la tenue anglaise qui se porte mal depuis le désastre de Quiberon et ils se battent aussi bien sans uniforme …

Notons au passage que cette troupe de 3000 hommes aurait pu être utile aux émigrés qui capitulaient après le débarquement de Quiberon, le 21 juillet 1795. Mais cette montée des chouans vers les Côtes du Nord correspondait à un plan précis (au moins dans l’esprit de Cadoudal) : une partie des troupes devait en effet rejoindre les leurs sur les côtes de la Manche après un débarquement d’insurgés venus de Jersey puis prendre les républicains de Hoche à revers. Ce débarquement n’eut jamais lieu. Cela explique en partie la colère de Georges Cadoudal quand il expliqua par la suite que l’Angleterre fut le principal responsable de l’échec du débarquement de Quiberon.

Mais revenons à Josselin, ce 16 juillet au soir. Après l’attaque, c’est la liesse. Le cidre coule à flot ainsi qu’à Ploërmel où le 3ème bataillon est rentré auréolé des lauriers de la victoire. Guillaume le Menézo, aubergiste à Ploërmel, chez qui ont avait réquisitionné la dite boisson ne fut jamais payé, mais qu’importe.

Passé le moment d’euphorie, les bons citoyens de Josselin se rendent compte qu’il y a là une occasion inespérée : on peut essayer d’arracher à l’administration la réparation des torts, réels ou imaginaires, causés par l’ennemi.

Ici, l’affaire devient cocasse. Qu’on en juge : Mesnil demande réparation pour une culotte de velours, 12 chemises et une montre. Moisan, du faubourg Saint Nicolas, exige le remboursement, entre autres choses, de 3 livres de poivre et d’une carotte de tabac. Quant à un certain gendarme Lack, bien connu des chouans semble-t-il, il déplore la perte de … 2 chapeaux et demande réparation. Boussart, un officier municipal, considère qu’on lui doit 200 000 livres, 150 louis d’or et 7 300 livres en assignats. Tous ces braves gens, et il y en eut d’autres, étaient-ils les premiers à défendre leur ville ou, comme on l’a vu si souvent par la suite, s’étaient-ils mis au frais pour bénéficier le moment venu des bienfaits de la victoire ? L’histoire ne le dit pas …

Toujours est-il que Josselin, une fois de plus, était sauvé. Les hostilités se déplaceront ailleurs et les chouans n’oseront plus jamais affronter la ville ducale. Le château avait joué son rôle mais, une fois n’est pas coutume, au profit de la République. Et certains disent que l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement …

Gérard Boulé. (paru dans l’oust est clair numéro 9 de janvier 1982).

pour en savoir plus sur la mort de Tinténiac

Sources :

– Archives départementales.
– Le Flaher. Le Royaume de Bignan. Hennebont. 1913.

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