Les Derniers Chouans

Les Derniers Chouans

Dans l’histoire officielle, la Chouannerie (entendue ici sous le terme général désignant les révoltes paysannes et royalistes dans l’Ouest de la France) s’achève avec la disparition de ses grands chefs emblématiques : Saint Régent termine sa carrière dans le sang en manquant Bonaparte dans l’attentat de la rue Saint Nicaise (la machine infernale de décembre 1800) et Georges Cadoudal est guillotiné à Paris le 25 juin 1804. Là aussi la chance (et les sbires de Fouché) ont permis au Premier Consul d’échapper aux Chouans.

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Après l’épisode impérial, le retour des Bourbons en 1814 aurait pu amener la pacification définitive de l’Ouest en général et des départements bretons en particulier. Au moment des Cent Jours, la paysannerie ne soutient pas vraiment les Bourbons mais quelques remous l’agitent cependant quand les coalisés décident d’en finir avec le Petit Tondu : une guerre générale et de nouvelles levées d’hommes sont en effet à craindre. On confie alors au général Lamarque le soin du maintien de l’ordre dans l’Ouest et Joseph Cadoudal, le neveu de Georges, reprend du service dans le Morbihan. Les débarquements d’armes anglaises sur les côtes bretonnes sont à nouveau organisés et le 21 juin 1815, même si c’en est fini de l’empereur depuis 3 jours (Waterloo), une colonne de chouans est écrasée par les Bleus près de Sainte Anne d’Auray et abandonnent 1 500 cadavres sur le champ de bataille.

Au retour des Bourbons, le gouvernement semble se souvenir de ceux qui avaient combattu « pour Dieu et pour le Roi » : on anoblit ainsi Louis de Cadoudal, autre neveu de Georges et son frère Joseph devient maréchal de camp. Les simples chouans peuvent, s’ils le veulent, présenter des dossiers pour obtenir une indemnité mais peu le font et ils retournent simplement à leurs champs.

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Le 23 juin 1828, la duchesse de Berry est à Vannes puis va s’incliner au mémorial des martyrs de Quiberon à Sainte Anne d’Auray. C’est sans doute la seule, dans la famille régnante, à se souvenir vraiment des guerres de l’Ouest et les vieux chouans morbihannais lui font un accueil triomphal. Quand Louis Philippe d’Orléans, que beaucoup considère d’abord comme le fils du régicide Philippe Egalité, s’installe sur le trône de Charles X à la faveur d’une révolution urbaine et populaire (les Trois Glorieuses de juillet 1830), les Carlistes gardent l’espoir de voir Henri V (petit fils de Charles X) reprendre la couronne. La régence reviendrait alors à sa mère, la belle duchesse de Berry. Tous sont persuadés que, le moment venu, la Vendée et la Bretagne (le Morbihan en particulier) n’attendent qu’elle pour se soulever à nouveau contre le règne du roi bourgeois. L’on sait la triste fin de l’expédition dans l’Ouest de la duchesse : la Bretagne ne bouge pas, le Maine non plus. Le 4 juin 1832, date prévue pour l’embrasement, quelques bandes inorganisées de Vendéens se heurtent aux Bleus, se font sabrer à qui mieux mieux et la « guerre » dure à peine 6 jours ! Il faut dire que le gouvernement orléaniste, bien informé, avait massé quelques 70 000 hommes de troupe dans l’Ouest …

La chouannerie a vraiment vécu, les quelques troupes restantes se terrent dans les forêts et attendent une hypothétique amnistie.

Mais revenons à 1830 : les soulèvements paysans n’ont pas vraiment cessé mais le royalisme (invétéré ?) des ruraux bretons et vendéens n’en est plus la seule cause. Les révoltes ponctuelles s’expliquent davantage par le refus de la conscription (la conquête de l’Algérie demande beaucoup d’hommes), la hantise de l’impôt qui frappe de plus en plus fort les classes laborieuses, l’emprise des modes de vie urbains qui menacent les sociétés rurales, le renforcement du pouvoir de l’Etat, enfin, qui remet en question l’organisation villageoise des campagnes.

La forêt de Lanouée, haut lieu de la Chouannerie depuis 1793, redevient le cadre de ces soulèvements d’un type nouveau. Rappelons que Jean Marie Caro, l’un des chefs de bande morbihannais au moment de la Monarchie de Juillet, est scieur de long à Lanouée (il en sera question dans les lignes qui suivent).

Quelques cinquante ans plus tard (1884), ce même bourg de Lanouée voit naître François HERPE qui devient médecin en Bretagne avant de s’installer au Mans en 1940. Douze ans plus tard, Il prend sa retraite à Dinard où il meurt en 1965.

François Herpe occupe sa retraite en écrivant : il donne des chroniques hebdomadaires au journal « le Pays Malouin » entre 1953 et 1959. Il prépare un recueil de poèmes qu’il ne pourra publier de son vivant puisqu’il est quasiment aveugle à la fin de sa vie. Son fils y mettra la dernière main et en 1968, paraît le volume « Aux tentures du temps » (Presses Bretonnes de Saint Brieuc). J’ajoute, pour ceux qui connaissent un peu le Porhoët, que son cousin, Joseph Herpe fut maire de Mohon pendant une trentaine d’année après la Seconde Guerre Mondiale.

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Quel rapport, me direz-vous, entre un médecin de famille et les chouans de Louis Philippe ? Peu de choses sinon un simple texte à la fin du volume de François Herpe dont je vous livre ici un long extrait. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un épisode inoubliable de l’histoire de Bretagne mais il rappellera quelques souvenirs à ceux qui ont flâné autour de Courte Branche et donnera peut-être envie à d’autres de découvrir cette splendide forêt. J’ajoute que le surnom de « chouans » est encore porté (à contrecœur, peut-être) par les habitants de Lanouée …

Le narrateur raconte comment, se promenant en forêt de Lanouée, il découvre une vieille baïonnette rouillée à moitié enfouie sous les feuilles mortes. Intrigué par sa trouvaille, il en parle à un vieux garde rencontré peu après près de la Courte Branche. Le garde lui explique alors ce qu’il en sait …

LA CHRONIQUE DU VIEUX GARDE.
 » Il faut bien vous rappeler d’abord, Monsieur, que le pays où nous sommes est toujours demeuré très attaché aux traditions de l’ancienne France. Les Chouans du Morbihan, et en particulier ceux de Mohon, de Lanouée et de Bréhan-Loudéac, avaient mérité par leur attitude irréductible la vieille renommée qu’ils ont léguée à leurs descendants.

C’est ainsi, comme vous avez pu du reste le voir dans vos livres, qu’en 1830 ils ne voulurent pas reconnaître le gouvernement de Louis-Philippe : les jeunes gens du pays refusèrent en masse de servir dans les armées du nouveau roi. On les appelait les réfractaires, et je pourrais vous citer telle maison encore debout du bourg de Lanouée où l’on donna asile à de nombreux réfractaires. Même, je me souviens qu’un soir j’étais à la filerie dans cette maison lorsque j’entendis, sur le tard, des pas étouffés dans l’écurie, puis les barreaux de l’échelle conduisant au grenier craquèrent à intervalles réguliers pendant dix minutes, après lesquelles on n’entendit plus que le bêlement d’un veau dans l’étable et le bruit des rouets qui tournaient. Les femmes qui filaient autour de l’âtre ne parurent nullement étonnées, et moi je n’osais pas poser de questions, car je n’avais encore que dix ans, mais j’ai su depuis que c’était les jeunes conscrits qui, après s’être cachés toute la journée dans les environs, venaient coucher le soir dans ce grenier à foin.

A cette époque là, il ne faisait pas beau, paraît-il, pour les gendarmes dans la région. Aussi ne s’y aventuraient-ils guère, et c’était les réfractaires qui faisaient la police du pays. S’ils apprenaient que quelque gros républicain devait passer dans les environs, ils trouvaient toujours moyen d’être sur son chemin et de le soulager de ses papiers, parfois de sa bourse. Même si les papiers étaient trop compromettants, l’homme n’était relâché qu’après avoir été consciencieusement bastonné. Cependant il faut dire que là se bornaient les actes séditieux de ces jeunes gens, qui au fond n’étaient pas méchants et ne faisaient qu’obéir à la voix des traditions de la race, traditions passées, comme dit le maître d’école, à l’état de conscience atavique chez ces hommes encore primitifs.

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Chaque commune importante avait sa troupe de réfractaires : ils communiquaient entre eux par des signes convenus. Le soir, ils hissaient parfois une botte de paille au haut d’un arbre très élevé et y mettaient le feu. Alors, des autres communes, sur les hauteurs, des gerbes semblables s’allumaient à la cime de quelque hêtre. Mais s’il y avait quelque chose de grave à signaler, la gerbe de paille était remplacée par un paquet d’ajoncs, qui donnent la nuit une flamme plus rouge et moins claire.

Or, un jour, on apprit que le gouvernement, qui s’était consolidé, allait envoyer des troupes pour traquer les révoltés. Aussitôt ceux de Lanouée se replièrent sur la forêt, où ils furent bientôt rejoints par ceux des communes voisines, et par quelques mécontents enchantés de l’aventure.

Les libéraux, cantonnés à Ploërmel, ne bougeaient pas et les réfractaires revenaient parfois jusqu’au bourg. Un dimanche matin, la messe était commencée depuis dix minutes lorsque nous les vîmes arriver, au moins une trentaine, le fusil en bandoulière, et se ranger pieusement dans le bas de l’église. Malgré moi, je me retournais à chaque instant pour les regarder, et je sentais quelque chose de grave peser sur l’assemblée des fidèles.

A cette époque, la forêt était loin d’être aussi praticable qu’aujourd’hui. Aucune des routes qui la traversent n’existait encore : à leur place ce n’était que sentiers de chasseurs et chemins raboteux, très difficiles en toutes saisons. Aussi les réfractaires se croyaient-ils à l’abri dans ces fourrés impénétrables. Peu à peu, ils s’étaient habitués au maniement des armes sous la direction de quelques anciens sergents du Premier Empire et leur organisation prenait forme. Ils firent de la Courte Branche leur quartier général : la position, comme vous le voyez, était bien choisie pour une guerre de partisans.

A Josselin, les réguliers avaient reçu des ordres pour marcher sur Lanouée. On en vit arriver un jour un détachement d’une cinquantaine, commandé par un sergent du nom de Sorel, un vrai soldat, grand et bien bâti, très brave et entreprenant.

On lui appris que les Chouans s’étaient établis en force à la Courte Branche. Et les deux gendarmes qui l’accompagnaient, connaissant le caractère des gars de Lanouée, lui recommandaient la prudence :

– Il serait dangereux de marcher contre eux avec votre petite troupe, disaient-ils ; attendez du renfort.
– Bah ! répondit Sorel, la balle qui doit me tuer n’est pas dans la giberne de ces gens là. Je mourrai sur le Rhin, une sorcière me l’a dit.

Et pour faire le bravache, il mordit une cartouche, chargea son fusil et ajusta le coq de fer qui se trouve sur le clocher de Lanouée. Le coup partit : le coq tournoya en grinçant sur sa tige. Les femmes se signaient, et j’en entendais dire que cet homme était un démon, mais moi, Monsieur, je trouvais que ce démon-là avait une fière allure.

En fin de compte, il ne voulut pas attendre de renfort, espérant sans doute retirer plus d’honneur d’une expédition qu’il aurait entièrement dirigée lui-même.

Les Chouans étaient sur leurs gardes et solidement retranchés pour la défense. La veille au soir, on avait vu la flamme du paquet d’ajoncs luire dans le lointain, preuve certaine que les révoltés avaient appris la décision prise contre eux. Ils mirent à leur tête un Monsieur de La Houssaye qui leur était arrivé quelques jours avant avec un grand drapeau blanc fleurdelisé, et qui sut les enflammer par ses discours.

Aussi, quand Sorel se présenta, fut-il reçu par une vigoureuse fusillade. Mais l’homme n’était pas facile à effrayer. Après s’être dissimulé derrière un talus pour étudier la situation, il commença l’attaque. Des deux côtés on criait :  » – Vive le Roi !  » et cela donnait une drôle de physionomie à ce combat où d’anciens soldats de l’épopée impériale combattaient leur vieux drapeau tricolore, tandis que les troupes régulières marchaient contre l’étendard blanc qui avait flotté sur leurs têtes quelques mois avant.

Bien abrité des deux côtés, on se tiraillait depuis quelque temps sans grand résultat lorsque Sorel, impatienté, jeta un ordre à sa troupe et se précipita vers une barrière qui se trouvait au bout de ce buisson à droite et donnait entrée dans la cour.

Mais, juste au moment où il enjambait l’échalier en cherchant une cartouche dans sa giberne, il reçut un coup de feu en plein front et tomba à la renverse. Cette chute fut saluée d’une clameur triomphante et le feu de la défense redoubla.

Les soldats élancés essayèrent quand même de combattre, mais bientôt, démoralisés par la mort de leur chef et par le grand nombre de Chouans qui sortaient de tous les couverts, ils battirent en retraite en emportant son corps.

C’est ainsi que nous les vîmes revenir à deux kilomètres du village où nous étions allés nombreux, hommes, femmes et enfants, pour savoir l’issue du combat. Le corps de Sorel reposait sur un brancard, il portait un trou au front et du sang maculait son visage. Les soldats réquisitionnèrent un charretier pour l’emmener jusqu’à Josselin : ce fut un paysan du bourg de Lanouée, qui vivait encore il y a vingt ans et qui m’a raconté plus d’une fois que, longtemps après, on voyait des traces de sang et des restes de cervelle sur la civrette de sa charrette.

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L’affaire, comme vous pensez, n’en resta pas là. Le lendemain, les Bleus revinrent en force et attaquèrent de nouveau la Courte Branche. Les réfractaires se défendirent en désespérés, mais ils furent vaincus cette fois et la Courte Branche fut incendiée. Puis le détachement parcouru la forêt et démolit tous les fours des villages environnants afin d’affamer le reste des révoltés et de les forcer à venir se ravitailler aux bourgs voisins. On laissa même pendant longtemps une garnison à Lanouée.

Un mois plus tard, un paysan de Lanouée, nommé Caro, se vanta dans une auberge d’avoir tiré le coup de feu qui tua le sergent Sorel. L’imprudent fut aussitôt arrêté, traduit devant les tribunaux et condamné à mort. L’exécution eut lieu sur le champ de foire de Josselin où l’on éleva une guillotine pour la circonstance.

J’étais à la ville avec ma mère ce jour-là, Monsieur, et quand nous voulûmes repartir une heure après dîner, des gendarmes postés près des dernières maisons nous firent rebrousser chemin avec défense de partir avant l’exécution. Il y avait, paraît-il, de ces patrouilles sur toutes les routes autour de la ville, car on voulait frapper l’esprit de la population par un exemple.

Aussi bien la révolte était étouffée et, à partir de ce jour, presque tous les réfractaires firent leur soumission l’un après l’autre.

Voilà, Monsieur, le premier épisode de guerre auquel j’ai assisté. Depuis, j’ai vu plus d’une bataille, enterré plus d’un soldat au champ d’honneur, mais ni la campagne de Crimée, ni celle de la Loire m’ont fait oublier le sergent Sorel, la fusillade de la Courte Branche et la guillotine qui trancha le dénouement de cette affaire sur le champ de foire de Josselin.

Le vieux garde tout songeur vida sa pipe de deux ou trois coups secs du fourneau sur l’extrémité de son gros soulier, pendant que je le remerciais de son récit.

Je l’accompagnais ensuite sur le chemin de sa demeure et, avant de le quitter, je lui fis cadeau de la baïonnette rouillée dont il paraissait avoir une forte envie.

Puis je m’en allais tout seul en me remémorant le drame de la Courte Branche, et le désir me vint d’écrire la leçon d’histoire locale du vieux garde telle qu’il me l’avait contée.  »

Pour en savoir plus :
Il y a d’innombrables ouvrages consacrés à la Chouannerie.

Contentons nous du livre de Roger Dupuy (de la Faculté de Rennes) « les Chouans » (Hachette. Paris. 1997) qui donne une vue d’ensemble des différents épisodes de la Chouannerie bretonne.

Pour une approche plus générale des révoltes paysannes, le petit livre de Yves Marie Bercé « Croquants et nu-pieds – les soulèvements paysans en France du XVIème au XIXème siècle » donne un éclairage nouveau sur l’enjeu de ces « révoltes sans espoir ». (Gallimard – Folio histoire. Paris. 1991).

Pour aborder de manière plus ludique l’épisode des révoltes au moment de la Monarchie de Juillet, je vous conseille le roman de Michel Ragon « la louve de Mervent » (Albin Michel. Paris. 1985). L’histoire se passe en Vendée mais la problématique de son héros Tête de Loup s’apparente bien à celle des réfractaires de la forêt de Lanouée.

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