Victor Hugo & la Bretagne

Victor Hugo & la Bretagne

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2002 étant l’année du bicentenaire de la naissance du père Hugo, même un site consacré essentiellement à la Bretagne ne pouvait laisser passer l’occasion. Et cela d’autant plus qu’à deux reprises (août 1834 et juillet 1836), le poète national français fut l’hôte de notre pays.

Le voyage de 1834 est dicté par des motifs sentimentaux : Juliette Drouet (Julienne Gauvain, pour l’état civil, née à Fougères en 1806), sa maîtresse préférée depuis 1833, l’a quitté le 2 août après de violentes disputes. Elle s’est réfugiée, avec sa fille Claire, chez sa sœur à Saint Renan. Notre Victor débarque à Brest le 7 et les deux amants se retrouvent. Ils visitent ensemble le bagne, la rade et entreprennent de remonter vers Paris par le chemin des écoliers. Après Quimper et Auray, ils arrivent à Carnac. Tout à la joie d’avoir retrouvé Juliette, Hugo n’oublie pas cependant de tenir sa femme au courant de ses faits et gestes (même s’il oublie de mentionner la présence de sa compagne !). Voici un extrait d’une lettre pour Adèle Hugo postée à Vannes le 11 août :

« Me voici à Vannes. Je suis allé hier à Karnac dans un affreux cabriolet par d’affreuses routes et à Lokmariaker à pied. Cela m’a fait huit bonnes lieues de marche qui ont crevé mes semelles; mais j’ai amassé bien des idées et bien des sujets, chère amie, pour nos conversations de cet hiver.

Tu ne peux te figurer comme les monuments celtiques sont étrangers et sinistres. A Karnac, j’ai eu presque un moment de désespoir; figure-toi que ces prodigieuses pierres de Karnac dont tu m’as si souvent entendu parler ont presque toutes été jetées bas par les imbéciles paysans, qui en font des murs et des cabanes. Tous les dolmens, un excepté qui porte une croix, sont à terre. Il n’y a plus que des peulvens. Te rappelles-tu ? Un peulven, c’est une pierre debout comme nous en avons vu un ensemble à Autun dans ce doux et charmant voyage de 1825.

Les peulvens de Karnac font un effet immense. Ils sont innombrables et rangés en longue avenue. Le monument tout entier avec ses cromlechs qui sont effacés et ses dolmens qui sont détruits, couvrait une plaine de plus de deux lieues. Maintenant on n’en voit plus que la ruine. C’était une chose unique qui n’est plus. Pays stupide ! Peuple stupide ! Gouvernement stupide !

A Lokmariaker, où j’ai eu beaucoup de peine à parvenir avec les pieds ensanglantés par les bruyères, il n’y a plus que deux dolmens, mais beaux. L’un couvert d’une pierre énorme, a été frappé par la foudre, qui a brisé la pierre en trois morceaux. Tu ne peux te figurer quelle ligne sauvage ces monuments-là font dans un paysage ».

Précisions :

– Peulven (ou mieux, peulvan) est le nom breton du menhir (en français : pierre longue). Au figuré, il désigne un homme grand, efflanqué et gauche …. On pourrait pourrait traduire aussi par « dépendeur d’andouilles » !
– Une lieue d’avant le système métrique vaut environ 4 km. Ne pas confondre avec la lieue marine (vingtième partie du degré terrestre soit environ 5 556 m).
– Quand il parle de la pierre brisée du dolmen, Hugo fait allusion au célèbre menhir couché (Mané er Hroëc’h ou pierre de la sorcière) de 20,30 m de haut (soit 350 tonnes environ). La question se pose toujours de savoir pourquoi il est tombé (la foudre n’est qu’une hypothèse). Certains pensent qu’il se serait brisé au moment de la mise en place … Tout près, on admirera la célèbre Tables des Marchands (Taul er Varchanned, dite aussi Table de César par allusion à la présence supposée du grand Jules dans la région lors de la bataille navale contre les Vénètes).

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Juliette Drouet

En juin 1836, le couple se dirige à nouveau vers l’Ouest. Il visite d’abord la cathédrale de Chartres gravement endommagée par un incendie deux semaines plus tôt (depuis janvier 1833, Victor Hugo est membre, auprès de Prosper Mérimée, du Comité des Monuments qui vient d’être créé). Le 25 juin 1836, il est à Saint Malo et voici ce qu’il en écrit à Adèle :

« Arrivé à Saint Malo, j’étais pénétré de poussière, j’ai couru à l’océan et je me suis baigné dans les rochers qui entourent le fort du môle et qui font à la marée basse mille baignoires de granit. J’ai été assez avant dans la mer, courant de roches en roches malgré la lame qui m’a jeté une dizaine de fois à la renverse sur de diaboliques rochers fort pointus. N’importe, c’est une admirable chose chaque fois qu’elle vous enveloppe et vous secoue dans son écume.

Comme j’ai fait une douzaine de lieues à pieds au soleil depuis quatre jours, bout par bout, je suis rouge et horrible.

Du reste j’avais besoin d’eau. Depuis que je suis en Bretagne, je suis dans l’ordure. Pour se laver de la Bretagne, il faut bien l’océan. Cette grande cuvette n’est qu’à la mesure de cette grande saleté. »

Victor Hugo n’est pas le seul à déplorer l’état de saleté général de la Bretagne : tous les voyageurs parisiens du XIXème siècle ont fait le même constat. Villermé, bien connu pour ses études sur l’hygiène en France, nous donne (vers 1840)une description assez calamiteuse de l’habitat breton : « il faut avoir vu un tel dénuement pour s’en faire une idée ; il faut avoir pénétré dans la demeure d’un pauvre paysan breton, dans sa chaumière délabrée dont le toit s’abaisse jusqu’à terre, dont l’intérieur est noirci par la fumée continuelle des bruyères et des ajoncs desséchés, seul aliment de son foyer. C’est dans cette misérable hutte, où le jour ne pénètre que par la porte et s’éteint dès qu’elle est fermée, qu’il habite, lui et sa famille demi-nue, n’ayant pour tout meuble qu’une mauvaise table, un banc, un chaudron et quelques ustensiles de ménage en bois et en terre ; pour lit, qu’une espèce de boite où il couche sans draps sur un matelas où la balle d’avoine a remplacé la laine, tandis qu’à l’autre coin de se triste réduit rumine, sur un peu de fumier, la vache maigre et chétive (heureux encore s’il en a une) qui nourrit de son lait ses enfants et lui-même. »

Cela n’est pas nouveau : à la veille de la Révolution, Arthur Young, qui voyage dans la région de Combourg, nous laisse ses sentiments sur le peuple breton : « le pays a un aspect sauvage, la culture n’est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays. » Il précise plus loin : « s’ils vivaient de la chasse des animaux sauvages, leur pays serait aussi bien cultivé. »

La misère bretonne est donc ancienne et parmi les causes de cette misère, revient souvent l’intempérance qui avait fait dire à Nicole, célèbre janséniste auteur des « Essais sur le morale » en 1671 : « Etre breton et être ivrogne, c’est tout un ». Pour preuve de son propos, il explique à Madame de Fonterpuis que « pour la jeune Bretonne, quand elle veut se marier, il ne s’agit pas de savoir si son fiancé est ivrogne, le défaut qui règne dans ce pays là étant de s’enivrer, mais de savoir seulement s’il a le vin méchant ou bon, aussi n’épouse-t-elle pas un homme qu’elle ne l’ait vu ivre. »

On pourrait alors penser que c’est là un vice réservé aux couches laborieuses et peu cultivées. En fait, il n’en est rien et l’exemple vient d’en haut : la fameuse Marquise de Sévigné affirme qu’à Rennes, aux réunions des Etats, on ne trouve plus à qui parler entre deux heures (les députés sont fins saouls !). Le duc de Caulnes, dans un rapport qu’il envoie à Colbert en 1665, se plaint d’ailleurs que la noblesse bretonne « passe ses nuits à s’ivrogner. »

Mais revenons à notre ami Victor : s’il est un peu acerbe quand il parle de la Bretagne, il n’en croque pas moins dans ses dessins, les paysages qu’il découvre, preuve sans doute qu’il les apprécie. On en trouvera un certain nombre dans le livre « Hugo, dessins » commenté par Gaétan Picon chez Gallimard. Pour les textes concernant ses voyages, on les trouve parmi les 15 volumes des Œuvres Complètes éditées chez Robert Laffont (Collection « Bouquins ») sous la direction de Jacques Seebacher et Guy Rosa. De plus, Krishna Renou vient de produire (éditions Payot) un « Victor Hugo en voyage ».

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Petite note optimiste pour finir : Hugo semble apprécier l’hospitalité des auberges bretonnes, « j’ai couché à Auray, chez la mère Seauneau, excellente auberge, … ».

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