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Catégorie : Histoire & Personnages

La partie historique de ce site, la plupart du temps en lien avec la Bretagne mais toujours en lien avec l’histoire…

Au fil de la Loire, on rencontre Anne de Bretagne

Au fil de la Loire, on rencontre Anne de Bretagne

Préambule à notre balade en Val de Loire, Amboise :

Le château Royal d’Amboise fut un lieu de séjour fréquent de Charles VIII et d’Anne de Bretagne. C’est ce souverain qui donna au château la configuration d’un véritable palais, dont une partie seulement a été conservée jusqu’à nos jours. source  : http://anne-de-bretagne.net/fr/les-chateauxpartenaires/chateau-royal-d-amboise

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Amboise

C’est en visitant les châteaux du Val de Loire, que tout en douceur, au fil de l’eau, ces grandes bâtisses vous replongent dans l’Histoire de France et de Bretagne. Nous avons remonté le fil de cette histoire, avec comme personnage récurrent, certes les rois de France, mais surtout leurs épouses et parmi elles, Anne de Bretagne.

Anne de Bretagne, née le 25 ou à Nantes et morte le (à 36 ans) à Blois, est duchesse de Bretagne et comtesse de Montfort (1488-1514) et d’Étampes (1512-1514) et, par ses mariages, archiduchesse d’Autriche, reine de Germanie (1490-1491), puis de France (1491-1498), puis de nouveau reine de France (1499-1514) et reine de Naples (1501-1503) et duchesse de Milan (1499-1500) et (1500-1512). source Wikipedia

Mais reprenons notre balade telle que nous l’avons faite en ce mois de mai 2016.

Première étape, le château des Dames : Chenonceau

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Chenonceau

Le château des Dames n’a que peu à voir avec Anne de Bretagne, mais comment parler du Val de Loire sans évoquer au moins par une visite et une image le château des Dames. Magnifique édifice à l’histoire très riche, mieux vaut le visiter de nos jours en dehors des périodes d’affluence, sinon c’est la foule et vous visitez les magnifiques intérieurs à la queue leu leu et ce n’est pas l’idéal…

Si Anne de Bretagne ne fait pas partie des résidentes prestigieuses de Chenonceau.

wikipedia : Chenonceau est construit, aménagé et transformé par des femmes très différentes de par leur tempérament. Il est édifié par Katherine Briçonnet en 1513, enrichi par Diane de Poitiers et agrandi sous Catherine de Médicis. Il devient un lieu de recueillement avec la reine blanche Louise de Lorraine, puis il est sauvegardé par Louise Dupin au cours de la Révolution française et enfin, métamorphosé par madame Pelouze. C’est ainsi qu’il est surnommé le château des Dames2, car « cette empreinte féminine est partout présente, le préservant des conflits et des guerres pour en faire depuis toujours un lieu de paix.

Elle y a cependant laissé une petite part de son empreinte, indirectement. Comme nous le raconte le site Passion Chateau, l’hermine bretonne figure en effet au coté de la salamandre de François Ier par son épouse Claude de France, fille d’Anne de Bretagne et de Louis XII

Seconde étape, le château dans la forêt : Chambord

Et donc François Ier et le magnifique Chambord, là non plus peu de lien avec Anne, mais ne pas visiter Chambord en Val de Loire, c’est comme visiter Paris et ignorer le Louvre ou la Tour Eiffel.

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En arrivant à Chambord
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Si nous étions Rois, nous arriverions par cette grande allée
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Au fil du canal de Chambord, ce dernier vous contemple

Tant de chose à dire de Chambord, mais rien en rapport avec Anne de Bretagne et pour cause c’est le château d’un Roi, François Ier a Chambord, Louis XIV aura Versailles. Même mégalomanie architecturale et tout ça pour n’y passer que 72 nuits au total.

Incontournable visite car l’architecture de ce bâtiment est grandiose dans les moindres détails et s’il parait un peu froid de caractère, ce château abrite tant de détails que le regard ne sait plus où s’arrêter.

Troisième étape : Blois, première rencontre avec Anne puisqu’elle fut l’épouse de Louis XII

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Bois Château Royal

Blois fut la dernière demeure d’Anne de Bretagne où elle résida avec son second époux royal : Louis XII jusqu’en 1514. C’est le couple qui contribua à modifier le château médiéval en château renaissance

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L’emblème de Louis XII
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Aile Louis XII

Les références à Anne et son époux Louis sont omniprésentes dans l’aile de leur époque

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Louis et Anne partout réunis à Blois

Le fameux escalier à vis ajout de François Ier

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Prémisse de l’escalier de Chambord ?

Quatrième étape : Langeais, seconde rencontre avec Anne et pour elle cette première étape en catimini pour devenir Reine de France. http://chateau-de-langeais.com/

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Anne est probablement arrivé de là
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Puis elle est entrée à Langeais
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Découvrant la cour du château en catimini
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Avant de contracter ce fameux mariage que l’Histoire a retenu

Et c’est donc à rebours que nous croisons Anne de Bretagne avant de retourner vers son duché natal, puisque avant Louis XII elle fut marié, mariage politique en catimini, avec un premier roi de france : Charles VIII. Mariage resté célèbre pour la Bretagne puisqu’il signe la fin de l’indépendance du duché de Bretagne…

Indépendante ou pas, c’est en quittant Langeais que nous avons repris le chemin de notre région préférée.

PONTCALLEC

PONTCALLEC

Joël CORNETTE, dont nous citions le nom à propos de son excellente « Histoire de la Bretagne et des Bretons » (Seuil. 2005), vient de publier un ouvrage intitulé : « Le Marquis et le Régent. Une conspiration bretonne à l’aube des Lumières ».
Outre l’histoire de la conspiration de Pontcallec, l’auteur s’attache à étudier la naissance et l’utilisation du mythe « Pontcallec » dans l’imaginaire breton. Précisons que le livre est accompagné d’un CD qui reprend l’enregistrement d’une douzaine de chansons consacrées au personnage.

(Editions Taillander. 2008. 478 pages et 1 CD)

MARION du FAOUET

MARION du FAOUET

De Robin des Bois à Jessie James, chaque époque, chaque pays entretient le souvenir de son « brigand bien-aimé ». Tout le monde connait Louis Mandrin, roué vif à Valence (Drôme actuelle) en 1755 au moins grâce à « la Complainte de Mandrin ». Quelques années auparavant, Jean Dominique Cartouche, roué vif lui aussi (en 1721) mais à Paris, en place de Grève, avait fait le bonheur des gazettes où il était décrit comme le roi de Paris à un moment où le régent, Philippe d’Orléans, peinait à asseoir son autorité. En Bretagne, l’épisode de la conjuration de Pontcallec (décapité à Nantes en 1720) est là pour le rappeler.

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Trois ans avant l’exécution du gentilhomme breton, en 1717 donc, naissait à Porz en Haie, à quelques lieux du Faouët, Marie Louise Tromel qui prendra place au panthéon des brigands sympathiques, ceux qui détroussent les nantis pour aider les démunis. Elle restera dans l’histoire (bien mâtinée de légende, il faut le dire) sous le nom de Marion du Faouët.

Félicien Tromel, son père, est ouvrier agricole : il loue ses bras à la journée mais le travail est aléatoire et les salaires misérables (au mieux six sols par jour, plus souvent quatre). Marie Louise connait donc très tôt la pauvreté. Elle apprend à mendier, activité courante en Bretagne dans ce siècle dit « des Lumières ».

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Détail de « Mendiants » de P. Mathey (1923)

En Bretagne, ce siècle porte mal son nom et c’est une période bien « sombre ». La province connait des crises importantes de mortalité. Les mauvaises récoltes enchainent disette et flambée des prix. La misère se répercute sur l’état physiologique des populations. Stéphane Perréon (« L’armée en Bretagne au XVIIIème siècle ») cite l’exemple de la région de Landerneau où 89 % des hommes qui tirent au sort pour entrer dans les milices sont déclarés inaptes parce que trop chétifs … En 1743, le curé de Campénéac, près de Ploërmel, parle de « pauvres … qui ressembloient à des spectres, à des gens venus de l’autre monde ».

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Marion telle que l’imagine Catherine Gorne-Achdjian
pour le roman de Yvonne Chauffin (LIV’EDITIONS 1997)

La petite Marie Louise Tromel arrive donc dans un monde où seuls, les moins faibles, à défaut des plus forts, survivent et il semble qu’elle prenne conscience très tôt de cette fatalité. Elle accompagne sa mère qui, entre deux maternités, parcourt les villages, les foires, les pardons pour essayer de placer quelques menus objets de mercerie : lacets, fils, aiguilles, … Marion se jure qu’elle ne connaîtra pas cette vie de misère et elle aide parfois le destin en volant aux étals (les tentations sont nombreuses) ou en délestant quelque bourgeois d’une bourse trop visible.

En 1735, elle rencontre Henry Pezron que l’on surnomme Hanvigen. Il deviendra le principal compagnon, l’amant préféré (elle n’est pas exclusive et bien d’autres partageront sa couche !). L’année suivante, elle accouche de son premier enfant et c’est dans ces temps-là que se constitue vraiment la bande de Marion que l’on appelle aussi Finefond (celle qui est fine et rusée).

En 1743, Henry Pezron est arrêté avec quelques complices et Marion se charge de le faire évader après quelques mois de prison. La bande reprend ses activités et se renforce, comptant jusqu’à 80 affidés. Le théâtre des opérations s’agrandit : on signale la troupe aussi bien à Quimper qu’à Vannes, parfois à Ploemeur et la région de Carhaix.

Mais la renommée de la troupe Finefond finit par inquiéter les autorités et la traque s’organise. Marion et Henry sont arrêtés avec deux autres complices dans la région de Ploerdut. En début d’année 1746, à Hennebont, les 4 brigands sont condamnés à être pendus. Ils obtiennent cependant la « grâce de l’appel » et sont transférés à Rennes où s’ouvre un second procès. Hanvigen prend à son compte toutes les activités de la bande et, pour lui, la sentence est confirmée (il sera pendu le 28 mars 1747). Ses deux comparses sont absous et Marion échappe elle aussi à la corde. Elle est malgré tout fouettée nue en place publique et marqué au fer rouge du « V » des voleurs. La liberté qu’on lui accorde alors est assortie d’une interdiction de séjour dans son pays du Faouët.

Bien entendu, elle y retourne sans tarder et retrouve une bonne partie de sa bande. Les affaires reprennent donc mais le coeur n’y est plus : après la disparition d’Henry, Marion n’est plus la même.

Pendant 7 ans, malgré tout, elle continue d’écumer la région sans être vraiment inquiétée. Mais en septembre 1747, son frère Joseph, au cours d’une rixe d’ivrognes, blesse à mort un bourgeois du Faouët, le sénéchal Guyet. C’en est fini du semblant de connivence qui existait entre les habitants et les « Finefond » : le sang a coulé. Même le clergé s’en mêle et Marion est désignée à la vindicte populaire lors des prêches du dimanche.

En juin 1748, à nouveau enceinte, elle est interpellée à Auray et accouche dans la nuit qui suit son arrestation. Les juges de Vannes sont cléments (et elle sait y faire …) : ils la relâchent aussitôt.

Suivent 4 années d’errance avant que Marion ne se retrouve derrière les barreaux à Carhaix dans un premier temps puis à Quimper d’où elle s’évade en sciant les barreaux de sa prison (10 septembre 1752).

Mais la justice ne la lâche plus et elle doit aller de cachette en cachette. C’est finalement à Nantes qu’elle est arrêtée pour délit de vagabondage puis reconnue par une personnes de Gourin. Elle est transférée à Quimper où elle sera jugée. Elle a beau nier tous les chefs d’accusation qu’on lui impute (pas moins d’une vingtaine … mais les autorités ne savent pas tout !), la sentence est prévisible et le 17 mai 1755, la Marion du Faouët est pendue en place publique.

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Les Pendus(Pisanello) détail

Ar Men & la Tour d’Amour

Ar Men & la Tour d’Amour

Faut-il l’avouer ? Jusqu’à ce mois de septembre 2002, je n’avais jamais entendu parler de Marguerite Eymery non plus que de Rachilde, son nom d’auteur. Il faut dire que ma formation en littérature date d’une époque où il eut été inconcevable de parler d’elle dans les écoles de la sainte église catholique : on y citait Voltaire par obligation et on n’abordait Baudelaire que par le biais de l’Albatros …

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Les dictionnaires courants ne font pas non plus mention de cet auteur et c’est dommage : dans la page des « R », Rachilde aurait côtoyé l’austère Jean Racine, à celle des « E », elle surgissait juste après la bataille d’Eylau et à celle des « V » (Valette était son nom d’épouse) elle saluait à la fois Paul Valéry et Jules Vallès.

Toujours est-il qu’avant de me plonger dans les dictionnaires, je suis tombé par hasard sur un roman de Rachilde, « la Tour d’Amour », en ouvrant le tome 2 d’un ouvrage intitulé « Gens de Bretagne » et diffusé en 1998 par le Grand Livre du Mois.

A défaut de Racine ou Vallès, Rachilde rejoint dans ce volume des auteurs mieux connus des Armoricains (pas obligatoirement, non plus, dans les dictionnaires) comme Charles le Goffic, Anatole le Braz ou Pierre Jakez Hélias. L’inspiration bretonne de Marguerite Eymery ne puise pas aux mêmes sources que ceux-là : née en Périgord (le 11 février 1860) sa connaissance de la Bretagne est plus livresque que réelle. Mais au moment où elle écrit, c’est un thème à la mode : les récits bretons foisonnent avec le courant romantique et les peintres ne sont pas en reste. «La Bretagne n’existait pas -littérairement parlant- à la fin de l’Ancien Régime. Ses vieux bardes s’étaient évanouis dans les fourrés et les clairs de Brocéliande. La Harpe d’or de Merlin s’était tue. Le génie de tout un peuple ne jouait plus … Il fallut le génie de Chateaubriand pour remettre à la mode la terre des fili et des fées. Les poèmes attribués à Ossian par James Macpherson contribuèrent aussi très largement à redonner aux hommes le goût des brumes et du mystère. Le Romantisme allait procéder de ce goût-là. On délaissa la lumière bleue que les chevriers grecs travaillent du pipeau pour une autre, plus confuse, qui paraissait parvenir de l’au-delà et procéder de lui. » (Charles le Quintrec dans « les grandes heures littéraires de Bretagne ». Editions Ouest-France. Rennes 1978).

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Pour en revenir à la Tour d’Amour, c’est, pour Rachilde, le phare d’Ar Men. Ce monument, devenu mythique, est entré dans la légende dès le début de sa construction : perdu en mer à près de 20 km à l’Ouest de Sein, le rocher d’Ar Men reçoit ses premiers visiteurs en 1868. Il ne fait que 7,20 mètres de diamètre et est sans cesse recouvert par les vagues. Les ouvriers qui forent le récif pour y ancrer les fondations doivent s’attacher aux rochers. On raconte d’ailleurs que la première année de travaux fut bien courte : on ne put aborder le récif que 7 fois dans l’année pour un temps de travail de 8 heures en tout ! Le phare ne sera allumé qu’en 1881 mais il sauvera et sauve encore bien des navires : s’il existe un enfer marin, ce bout de mer d’Iroise en est la réplique exacte.

Le journal L’Illustration assurera un certain nombre de reportages tant sur l’édification de l’Ar Men que sur la vie des gardiens (juillet 1896). Rachilde a beaucoup puisé dans ces articles pour donner du réalisme à son roman : certaines descriptions techniques sont pratiquement recopiées mot pour mot et elle utilisera le texte de juillet 1896 pour définir les silhouettes des deux gardiens qu’elle met en scène dans la Tour d’Amour.

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Mais la préoccupation de Rachilde n’est pas d’écrire une histoire romancée de la vie des gardiens de phare même si elle choisit pour cadre de son œuvre le plus dur à vivre de ces « tour de feu » (en breton, le Phare : an tour tan) de la côte bretonne, certains occupants ayant parlé de « pavillon disciplinaire ». L’Ar Men est alors ravitaillé tous les 15 jours si le temps permet au bateau d’approcher le rocher. Les gardiens sont alors relevés mais la mer choisit parfois de les y garder plusieurs semaines supplémentaires. Les hurlements du vent qui ne cessent jamais à l’entrée de la Chaussée de Sein, les déferlantes qui font trembler l’édifice créent un climat d’angoisse évident. En 1899 déjà, Anatole le Braz publiait un roman – le Gardien du Feu – dont l’histoire (tout aussi macabre que celle de la Tour d’Amour) avait pour cadre le phare de Gorlébella (plus connu sous le nom de Phare de la Vieille, au large de la pointe du Raz). Il y parle de l’Ar Men et de ses gardiens : « Plus loin que Gorlébella, plus loin que l’Ile de Sein, presque à la limite des eaux françaises, il est, sur un récif solitaire, une tour à moitié inaccessible, dernière vedette du vieux monde au large des mers du couchant Deux de mes confrères [c’est Goulven Denès, le gardien-chef de Gorlébella qui parle …] sont condamnés à s’immobiliser là, des saisons entières, comme Siméon le Stylite sur sa colonne, bien au-delà des horizons terrestres, hors de l’humanité, hors de la vie. Prisonniers de la mer et forçat du feu, le bagne, au prix de l’existence qui leur est faite, serait doux. Je me suis trouvé naguère en compagnie de l’un d’eux que l’on rapatriait. Ce n’était plus qu’un automate, aux yeux égarés de somnambule, à la démarche hésitante et infirme de cormoran blessé … Le vide qui environne ces gens dévaste aussi leur crâne, stupéfie leur cerveau. » Précisons quand même que l’Ar Men a été automatisé en 1989 !

Rachilde place donc dans ce cadre deux hommes : Mathurin Barnabas, le vieux gardien qui n’a pas rejoint la terre depuis des années et Jean Maleux, nouvellement nommé dans « une propriété de l’Etat » qui vient le seconder avant de devenir à son tour gardien-chef. Maleux n’imagine pas ce qui l’attend …

Inutile de raconter l’histoire, la romancière le fait mieux que moi. Permettez-moi seulement de vous livrer quelques extraits :

L’arrivée au phare …
Je grimpai (sur le pont du ravitailleur, le Saint Christophe) et me trouvai devant … ma maison de retraite

A pic, par le travers du Saint Christophe, s’élevait le phare d’Ar Men, tout entouré des crachats de l’Océan. Les vagues se révolutionnaient à sa base en hurlant et bavant avec la bonne envie de le démolir. Jamais je ne l’aurai cru si grand, si colosse. Je l’avais déjà vu dans le cabinet du patron de l’apprentissage , en joujou, haut comme le doigt et tout historié de petits échelons d’argent. On le posait sur les cartes et il restait là, l’air pas plus fier que ses voisins. On allumait, semble-t-il, comme on allume un bout de pipe. Seulement, nature, il était moins drôle. Sa grue d’arrimage et son fil de va-et-vient lui voilaient la face, pareille à une immense toile d’araignée. Juché sur une roche où on ne devait pas pouvoir mettre le pied, jadis, il tenait par miracle, si gros, si long, qu’on se sentait de l’orgueil pour la force de l’homme qui l’avait conçu. Trente-six ans de travail et une ration de cadavres ! Il en était gras, le monstre, d’avoir dévoré des ouvriers. Sa croupe, hors de l’eau, luisait comme enduite d’une viscosité ; son esplanade, lisse comme du marbre, présentait l’aspect d’un perron de préfecture, tant elle était blanche et jolie, mais, tout autour, quand la vague se recroquevillait sur elle-même, on découvrait des trous, de vieux trous de dents gâtées, et cela sentait la marée, âprement, avec un surgoût de sang pourri. »

Une drôle de pêche …

(Maleux a sorti le canot et cherche des moules sur le rocher)

Pas une herbe, pas une algue, pas une touffe de lichen, pas un morceau de coquillage blanc ou rose, pas de couleur, pas de reflet, tout était noir, d’un noir intense, tellement intense qu’il en paraissait lumineux ; l’eau recelait une flamme intérieure, un feu sombre qui la faisait plus pure que le jais. On voyait là, au centre même de ce deuil, un objet singulier, ça ressemblait à un bout de bois, un bout de jonc plus pâle à une extrémité. Une bête ? Non. Ca ne remuait en tournant que parce que l’eau tournait autour du roc.

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Il venait de loin, ce courant, d’abord furieux, puis plus dissimulé, se resserrant sous la vague jusqu’à pousser devant lui toutes les épaves comme des troupeaux de béliers.

Il avait apporté ça … laissant le reste en route. C’était une épave aussi, une toute petite épave humaine. Cela ressemblait à un petit bout de serpent, un petit bout de serpent rougeâtre dont la tête fuselée serait translucide, en porcelaine …

C’était un doigt.

Il se promenait tout seul. Mon Dieu, oui ! On se sépare de ses frères, un beau jour d’orage, sous la dent d’un congre ou parce que la main, remontant du fond, s’est pourrie à se crisper sur la planche du salut.

Bien souvent les doigts se coupent à la phalange qui garde l’anneau. Les chairs gonflent, se déchirent, l’anneau, une alliance mince usée, fait l’office de couteau, scie peu à peu le petit os tendre déjà brisé par un dernier effort, et le doigt libre s’en va, droit comme une flèche, indiquer la route du néant.

Enfin, je ne sais pas pourquoi il se trouvait là, le malheureux, mais c’était bien un doigt.

Une visite impromptue …

Moins drôle fut l’épave qui nous arriva portée de rouleaux, d’encre, toute livide au milieu de ce crépuscule pourri.

Une tête ! patron … là, du côté de la Baleine … Un noyé, patron !
Laisse venir ! qu’il répondit tranquillement.

Je sentis que l’eau de l’averse me coulait plus fort dans le dos.

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C’était un homme ; presque assis sur la mer, une ceinture de sauvetage le maintenait flottant. Il allait en chemise, la poitrine gonflée, gras à crever, le front en arrière, les cheveux collés, ses yeux morts regardant encore très fixement quelque chose au loin, sa bouche grande ouverte continuant à pousser le cri qui ne sortait plus … Celui-là était fini depuis huit jours, car il montrait des tâches de moisi sur sa peau, l’air comme truffé.
Il passa, tourna, valsa, nous salua bien honnêtement, et, tout en évitant notre harpon, il fila, ventre à la mer.

Ils sont avancés, que murmura Barnabas, bourrant une autre pipe.

Le jardin …

Je me fabriquai un jardin.

Oh ! Pas un jardin ordinaire !

Une petite caisse de bois très étroite, que je remplis de la terre pieusement rapportée de mon dernier voyage, et je semai quelques graines, j’enfouis un oignon de plantes des îles qu’on m’avait donné jadis, et qui pousserai pourvu qu’elle ait de l’eau en quantité suffisante.

J’exposai le jardin sur le hublot de ma chambre.

Tous les matins, je venais contempler mon jardin, l’œil anxieux, me figurant que des pointes vertes …

Ah bien, oui, les pointes vertes !

C’était l’Océan qui dressait des pointes vertes, l’Océan furieux et toujours soulevé comme un sein de femme enragée d’amour.

Mais l’herbe ne pousse pas dans les petits cercueils pleins de terre.

Mon jardin n’avait fleuri que de quelques grains de sels, cadeau de l’Océan, bouquet de la Sirène.

Une tempête parmi d’autres …

La mer délirante bavait, crachait, se roulait devant le phare, en se montrant toute nue jusqu’aux entrailles.

La gueuse s’enflait d’abord comme un ventre, puis se creusait, s’aplatissait, s’ouvrait, écartant ses cuisses vertes ; et, à la lueur de la lanterne, on apercevait des choses qui donnaient l’envie de détourner les yeux. Mais elle recommençait, s’échevelant, toute en convulsion d’amour ou de folie. Elle savait bien que ceux qui la regardaient lui appartenaient. On demeurait en famille, n’est-ce pas ?

Des clameurs pitoyables s’entendaient du côté de la Baleine, plaintes qu’on aurait dites humaines et qui, pourtant, ne contenaient que du vent. Ce n’était pas encore l’heure de mourir.

L’horizon demeurait noir, d’un noir intense de bitume fondu. Les nuages courraient se déchirer à la pointe du phare et on devinait qu’ils coifferaient bientôt la lumière de leur satané capuchon de velours.

Ce serait le moment pénible pour nous, car les pauvres navires filent de ce temps-là, sans s’occuper des éclipses prédites. Il nous arrivait des montagnes d’eau du bout de la Baleine, des vagues s’irritant, se cabrant sur le rocher, l’escaladaient, prenaient des proportions géantes et se couronnaient des formes blanches de leur écume qui, les nuits d’orage, semblent éclairer. Une jolie clarté, ma foi, celle du drap jeté sur le défunt quand il est entre ses quatre cierges.

Nous avions toutes les difficultés du monde à nous tenir debout.

Le vieux gronda et se mit à marcher sur ses mains pour plus de sûreté. Il avait l’aspect d’un crabe énorme. Son dos bombait, ses jambes raclaient la pierre, et les pinces de ses doigts palpaient les endroits glissants. Moi, je longeais les crampons, gardant mon filin dans mes mâchoires serrées.

Nous étions des bêtes.

De surnaturelles bêtes, plus que des hommes : nous luttions contre le ciel et moins que des esprits, car nous ne possédions plus la conscience de notre besogne.

Nous sortions de notre coquille pour flairer la mort et tâcher d’en garantir les autres. Mais nous n’avions pas d’orgueil. C’était bien fini de penser quoi que ce soit de noble, nous étions trop abrutis. Et nous rampions devant la mer qui crevait de rire à nos barbes.

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Le naufrage …

Je ne voyais pas encore le navire, mais les éclairs me le montrèrent une seconde, comme en pleine aurore.

Un grand navire à coque sombre, tout debout, pareil à un cheval dressé sur ses jambes de derrière.

Il marchait ainsi vers la Baleine.

Son affaire était réglée. Plus la peine de l’avertir. Il y avait belle heure qu’il cherchait sa fin, le malheureux !

On n’entendit ni cloche d’alarme, ni commandement de porte-voix, ni cris de désespoir. Le grand vaisseau, en animal énorme, très têtu, voulait aller là … ça lui faisait plaisir. Il glissait toujours debout avec des dandinements grotesques. Il hésitait maintenant un peu entre le récif et le chenal.

Vont venir droit chez nous ! criai-je épouvanté de la hauteur de ce monstre. Ils vont nous écraser.
Pas de danger, répondit Barnabas, dont je voyais flamber les prunelles vertes tout à côté de moi. La Baleine barre les dessous.

Et il se mit à rire.

L’immense fantôme noir s’abîma tout à coup. Parmi les rugissements du vent, les grondements du tonnerre, on perçut un fracas de planches, un abominable fracas de bois très sec éclatant.

C’était le grand cercueil qui s’ouvrait sur la barre de la Baleine. Puis ce fut fini, tout disparut, emporté par le courant ou s’abîmant aux entrailles de la mer.

Une soirée à terre qui finit mal …

Toutes les caresses des bonnes putains, là-bas, parmi les fleuves rouges des étoffes, ne m’avaient ni apaisé, ni dégrisé ; tout le tapage des joyeux compagnons, les marins du Marceau, me restaient au fond des oreilles comme des bruits de guerre. Contre qui, contre quoi fallait-il s’armer, se battre ? … Et très loin, très haut, plus haut que les maisons se rejoignant dans les ténèbres, girait un phare électrique dont les rayons blancs fouettaient le ciel de fouets livides m’éblouissant sans éclairer ma route.

Le plus étonnant c’est que je me croyais en mer. J’allais au phare d’Ar Men, je me dirigeais vers la Tour d’Amour, et je traversais l’Océan à pied, n’ayant plus besoin de m’embarquer sur le Saint Christophe. J’entendis qu’on marchait derrière moi.

Un trot de souris. Le pas de quelqu’un qui se dissimule.

C’est le vieux, que je me dis.

Ca n’avait aucune raison de songer au vieux, puisque c’était une femme. Elle me posa la main sur la manche :

Petit homme ! qu’elle me dit.
Je fus envahi par une colère folle :
Petit homme ? Moi, Jean le Maleux ! J’en vaut bien trois pour le service, et je me suis battu avec la mer. Faut pas me traiter de petit homme … Je reviens de trop loin !

La fille, peut-être aussi grise que moi, peut-être parce que mes paroles lui rappelaient un son de voix dejà entendu, se précipita brusquement dans mes bras, s’agrippa – telle une pieuvre – à mes épaules et me baisa sur la bouche d’un long baiser, suceur, abominable, puant le muse.
Toi, tu n’embrasseras plus jamais personne ! C’est fini de rire, sale gueuse !

Et je lui plantai mon couteau dans le ventre.

Elle tomba. Je continuai mon chemin, ne me retournant même pas, marchant d’une enjambée plus ferme, plus digne, enivré d’un grand orgueil.

Ben quoi ? J’ai tué la mer !

Note : la Baleine est une suite de rochers (à peine visibles et particulièrement traîtres) qui prolonge le récif d’Ar Men (« un certain prolongement de récifs à fleur d’eau … ça ressemblait à une ligne plus sombre de la vague, un endroit où il y aurait eu un sentier tracé dans la grande prairie, le grande prairie dont les herbes sont les cheveux des noyés »).

Repères chronologiques :

1860 (11 février) : naissance près de Périgueux de Marguerite EYMERY.

Très jeune, elle publie récits et nouvelles dans l’Echo de la Dordogne.

1878 : Elle « monte » à Paris. Elle indique sur sa carte de visite : « Rachilde, homme de lettres ».

1880 : elle publie son premier roman « Monsieur de la Nouveauté ».

1884 : « Monsieur Vénus » paraît à Bruxelles : ce roman l’a fait connaître, lui vaut une réputation sulfureuse et l’entraîne dans des démêlées avec la justice belge.

1887 : parution de « la Marquise de Sade » (roman).

1889 : Rachilde épouse Alfred Valette, un des fondateurs du Mercure de France.

1890 (1er janvier) : paraît le premier numéro du Mercure de France. Rachilde participera à la rédaction. Son influence se fera sentir également sur la politique éditoriale du Mercure (elle refusera, par exemple, que Marcel Proust y soit édité !).
Epoque des « Mardis de Rachilde », salon où se presse le Tout-Paris littéraire.

1890 : « la Voix du Sang » (théâtre).

1891 : « Madame la Mort » (Théâtre).

1914 : « la Tour d’Amour ».

1928 : « Pourquoi je ne suis pas féministe » (pamphlet).

1934 : « Mon étrange plaisir » (roman)

1935 : mort d’Alfred Valette.
Commencent les années de solitude

1947 : dernière œuvre, « Quand j’étais jeune ».

1953 (4 avril) : mort de Rachilde.

IMPORTANT : Si vous souhaitez découvrir en entier « la Tour d’Amour », il semble que l’édition de 1994 (Mercure de France) soit encore disponible en librairie.
Bonne lecture !

Dernière minute …

Pour ceux que l’œuvre de Rachilde intéresse, je signale la parution aux Editions Honoré Champion (Paris – 2002) d’un livre de Régina Bollhalder Mayer intitulé « Eros décadent – Sexe et identité chez Rachilde ».

Il ne s’agit pas d’une biographie mais d’une analyse générale de l’œuvre de la romancière. Ce livre est tiré d’une thèse soutenue à Bâle et situe la problématique de Rachilde dans le courant de la littérature dite « décadente » de la fin du XIXème siècle (où l’on retrouve des écrivains comme Léon Bloy ou Huysmans).

C’est d’ailleurs Léon Bloy qui écrivait à Rachilde en 1897 (citation extraite du livre de Régina Bollhalder Mayer) : « Très sincèrement, je ne sais que pensez de vous. Si vous étiez sciemment une scélérate, parbleu ! Mais vous êtes une perverse ingénue, et j’avoue que cela me détraque. Vous allez aux ténèbres, instinctivement, comme les plantes vont à la lumière. »

REMERCIEMENTS …

Le droit de reproduction de l’aquarelle représentant le phare d’Ar Men nous a été gracieusement accordé par son auteur Nathalie Dubreucq Carlier.
Vous pouvez découvrir l’ensemble de son oeuvre sur http://www.dubreucq.net

Un Nostradamus Breton

Un Nostradamus Breton

Ce texte de Paul Boissière a été publié dans le BULLETIN MENSUEL DE LA SOCIETE POLYMATHIQUE DU MORBIHAN (Tome 116 de Juillet 1990). Je le reproduis in extenso avec l’aimable autorisation de la Société Polymathique. Tous renseignements sur cette société, ses travaux et ses publications pourront être obtenus sur son site http://polymathique.multimania.com

Contacts : Société Polymathique. Château Gaillard. 2, rue Noé. 56000 VANNES.

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UN NOSTRADAMUS BRETON ? ER ROUE STEVAN

Personnage mystérieux et énigmatique, le Roi Etienne, plus connu, en Breton, sous le nom de Er Roué Stevan aurait été, dit-on, sous le règne de Louis XV, un vagabond prophète, un Nostradamus des landes, des villages et des chaumières célèbre par ses innombrables prédictions dans la région à l’ouest de Vannes, de Plescop, à Camors, de Baud à Auray, de Baden à Monterblanc. De son vivant, sa notoriété, sa réputation de devin et son influence aurait été telles que plus de deux siècles après lui ses prophéties et ses sentences étaient encore fréquemment citées dans cette région où, même encore maintenant, son souvenir est évoqué dans une grande partie de la population.

Sa biographie présente de très sérieuses lacunes et ses prophéties sont souvent loin d’être claires car il ne savait très certainement ni lire, ni écrire, ni parler français ainsi qu’une grande partie de la population de cette région. Mais il est incontestable que cet étrange personnage a certainement existé même si nous ne savons pas exactement ni son nom, ni la date et le lieu de sa naissance ainsi que de sa mort. Et il est également certain qu’il est extrêmement populaire bien au-delà des limites de sa zone de parcours habituel comme nous avons pu nous en rendre compte au cours d’une longue et minutieuse enquête sur le terrain.

LE PERSONNAGE.
Il a vécu, dit-on, sous le règne de Louis XV, soit approximativement entre 1715 et 1774. On sait que ce règne, brillant à certains égards, a connu par contre des périodes de très grandes difficultés économiques, parfois même de misère et de disette dont les campagnes, et notamment la campagne bretonne, ont particulièrement souffert. A cette époque le nombre des indigents, mendiants et chemineaux étaient important et on les voyait circuler un peu partout, le long des chemins en quête d’un peu de nourriture et d’un abri pour la nuit. On disait à l’époque : « les mendiants, les chiens, l’amour de la barrique. Tels sont les trois plus grands fléaux de l’Armorique ».

Ces vagabonds, ces Klaskour Bara (chercheurs de pain) étaient en réalité assez bien accueillis dans les fermes et les chaumières car ils apportaient quelque chse d’appréciable. En effet, en échange d’un peu de nourriture et d’un coin pour dormir dans le foin ou la paille, ils représentaient un irremplaçable moyen d’information en un temps où il n’y en avait guère d’autres. Ils apportaient des nouvelles recueillies auprès d’autres vagabonds, le long des chemins et dans les villages et s’ils avaient un peu de talent, ils y ajoutaient des contes, des légendes et des chansons.

Ce petit monde des vagabonds constituait un microcosme où tous, dans la même région, se connaissaient, avaient leurs habitudes, leurs itinéraires, leurs lois internes et même leur hiérarchie. Il y avait en effet, parmi eux, des individus qui s’imposaient par leur autorité et leur escendant. C’étaient les « caïds », les « rois » des vagabonds. Tous se réunissaient une fois l’an à Sainte Anne d’Auray pour un pardon et c’était l’occasion pour eux de se rencontrer et de régler leurs problèmes.

Et dans cet univers pittoresque et cocasse des vagabonds de cette région, le nommé Stevan occupait une place prépondérante.

Comment s’appelait-il ?
Où et quand est-il né ?
Nous sommes en présence de trois hypothèses :

– Stevan avait l’habitude d’accompagner ses prophéties de la mention « ceci arrivera quand je serais roi ! » On peut se demander : Roi de qui ? Où ? Quand ? De quelle royauté temporelle ou spirituelle s’agit-il ? On ne sait pas mais ce titre de roi lui serait resté.
– Dans la hiérarchie des vagabonds de la région, Stevan aurait été le plus important et le plus influent. D’où son titre de « roi des vagabonds ».
– Le nom de famille de ce vagabond aurait été tout simplement Lery. Il se serait alors appelé Etienne Leroy, d’où le roi Etienne ou Er Roué Stevan.

On hésite entre ces trois hypothèses. L’avantage de la troisième est qu’elle permet des recherches et, en effet, on a trouvé, dans les registres paroissiaux de Meucon de l’année 1701, la naissance d’un garçon au foyer de Mathias Leroy et de Jeanne Even. Le fait que le nouveau-né ait reçu le prénom de Pierre ne semblerait pas être un obstacle à la crédibilité de cette hypothèse, des cas de changement et de confusion de prénom étant fréquents. Quoiqu’il en soit, il est généralement admis, à tort ou à raison, que le Roué Stevan est bien né à Meucon le 15 mai 1701.

Où, quand et dans quelles conditions est-il mort ?
Au sujet de son décès, une seule hypothèse subsiste, transmise oralement de génération en génération. De son vivant, il avait annoncé qu’il perdrait la vie « par la faute d’un clerc » (d’un prêtre) « ni dans une maison ni dehors ». On pensait alors que ce serait en travers du seuil d’une maison. En réalité Stevan serait arrivé en décembre 1775, à Plougoumelen alors que le village fêtait le mariage d’une fille du pays. Au milieu de la noce, il aurait proféré cette phrase maléfique : « la jeune et belle marié que vous voyez là sera dans la tombe avant un an ».

Irrité par ce sinistre présage, le recteur de la paroisse chassa le vagabond de la noce et les les jeunes gens qui étaient là le poursuivirent à coup de pierres de des bâtons. Stevan réussit à leur échapper et se réfugia à Langarrio, commune de Baden, dans un four à pain où on le trouva mort le lendemain. Le registre des sépultures de Baden mentionne en effet, le 7 décembre 1775, l’inhumation « d’un mendiant dont on ignore le nom, se disant (sic) de Meucon, âgé d’environ soixante quinze ans ». Né à Meucon en 1701, décédé à Baden en 1775, il pourrait s’agir là de notre vagabond-prophète.

Comment était-il ? Comment se comportait-il ?
Nous ne savons rien sur sa famille, son enfance, sa jeunesse. Nous ne le connaissons que comme vagabond.

Il était, parait-il, de petite taille. Certains le voient boiteux, d’autres bossu. On ne sait pas.

Il sillonnait inlassablement la même région en passant à peu près une fois par an dans chaque village de sa zone de parcours jalonnée par Plescop, Locqueltas, Colpo, Locmaria-Grandchamp (Gregam), Bieuzy-Lanvaux, Camors, Locoal-Camors, Trélécan, Pluvigner, Brandivy, Plumergat, Landaul, Brech, Saint Anne d’Auray, Auray, Pluneret, le Bono, Meriadec, Baden, Plougoumelen et Ploeren ainsi que, à l’est, Meucon, Plaudren et Monterblanc. Il aurait aussi séjourné à l’Ile aux Moines. Sa « zone d’influance » dans laquelle on citait encore, à une époque récente, ses prophéties s’étendait bien au-delà, jusqu’à Locminé et même Pontivy, jusqu’à Bubry, Guéméné, Plouay, Hennebont et Carnac ainsi que dans la Presqu’île de Rhuys. A l’est, sa notoriété et son influence ne dépassaient pas la limite linguistique entre le pays de langue bretonne et le pays gallo où il est pratiquement inconnu.

Il cheminait le long des routes et des sentiers, parlant à tous ceux qu’il voyait, certain de trouver le soir un asile accueillant où les voisins se réuniraient pour l’entendre.

Estimé et respecté de tous, il était écouté avec étonnement. Mais il intriguait encore plus le soir lorsqu’il montait dans le grenier pour y dormir dans la paille. Au lieu de se coucher, il se mettait à la lucarne, les jambes pendant dans le vide, les bras croisés et y restait des heures et parfois jusqu’au petit jour à observer le ciel. Et il parlait, ou plutôt marmonnait dans une langue incompréhensible que certains prenaient pour du latin. Il parlait ainsi à la lune, aux nuages et aux étoiles qui semblaient lui répondre, au grand étonnement de tous ceux qui l’observaient.

S’il restait plusieurs jours dans un village, il participait volontiers aux travaux des champs, ce qui lui valait encore plus de considération.

Il n’aimait pas être questionné. Si on lui demandait : « c’est dans la lune que vous lisez l’avenir ? », il répondait : « je ne lis pas, je vois réellement ce qui va se passer ». Question : « vous êtes alors aussi savant que le Bon Dieu ? » Réponse : « Oh non ! Mais je sais quand même beaucoup de choses ».

Il n’aimait pas non plus être surveillé. Un soir, une servante qui s’était hasardée à regarder et à écouter à la porte de la grange où il marmonnait, en a fait la regrettable expérience. Elle a été chassée de la maison et frappée de malheurs.

Tout le comportement de cet étrange personnage contribuait à épaissir le mystère qui l’entourait, d’autant plus que, non seulement connu pour ses prophéties, il passait aussi pour capable de guérir des gens et des bêtes.

LES SOURCES ET LEUR CREDIBILITE.
Ce que nous savons du Roué Stevan et de ses prophéties est parvenu jusqu’à nous par deux voies différentes qui parfois se confondent, se complètent et se recoupent.

La tradition orale.
De sa mort, présumée en 1775, à 1891, toute sa légende a été transmise de bouche à oreille avec toutes les distorsions que l’on peut imaginer (affabulations, exagérations, omissions, déformations, …).
La tradition écrite.
De 1891 à nos jours, elle comporte toute une série d’études, d’articles, de commentaires qui, pour la plupart, s’inspirent les uns des autres et reprennent souvent à leur compte ce qui a déjà été recueilli par la tradition populaire.

En 1891, en effet, un savant ecclésiastique, l’Abbé Guilloux, publie dans la Revue Morbihannaise, un remarquable article de 45 pages exposant tout ce que l’on pouvait savoir, à cette époque, sur le Roi Stevan et ses prophéties. Né en 1848, à Languidic, ayant été pendant 22 ans vicaire à Brandivy, au cœur de la zone de parcours du vagabond, où ce dernier était encore extrêmement populaire, l’auteur de cette étude avait eu la possibilité, au cours d’une longue et minutieuse enquête, de recueillir d’innombrables témoignages de première et de seconde main. L’abbé Guilloux avait pu, dans sa jeunesse, entendre des vieillards qui avaient eux-mêmes connu Stevan et il avait aussi interrogé une foule de personnes dont les parents l’avaient aussi parfaitement connu. Son article s’impose donc et fait autorité par son sérieux, sa documentation et son objectivité.

Tous les articles et toutes les études qui ont été publiées par la suite (voir liste en annexe) s’inspirent plus ou moins directement du travail de l’Abbé Guilloux, à une exception près : le texte de M. Fraval de Coatparquet.

La tradition orale qui avait fourni au vicaire de Brandivy la matière de son article n’en a pas moins continué à se transmettre, parallèlement à la publication de différents écrits consacrés, jusqu’à nos jours, à cet étrange personnage. Cette transmission orale a pu être exploitée au cours d’une longue enquête menée depuis deux ans sur le terrain, dans les villages, les hameaux et les fermes. Toutes les personnes interrogées, si elles sont originaires de cette région, ont entendu parler du Roi Stevan par leurs parents. Elles le qualifient de prophète, de devin, de guérisseur, de sorcier ou de … charlatan. Toutes peuvent citer certaines de ses prophéties ainsi que les circonstances de sa mort, avec d’ailleurs plus ou moins de scepticisme. Toutes parlent également d’un certain livre qui aurait existé dans la plupart des familles, au début du siècle, et serait actuellement introuvable. Ce livre, consacré aux prophéties de Stevan, a été cherché avec acharnement mais en vain et on peut se demander s’il a vraiment existé et s’il n’y a pas de confusion, dans les esprits, avec un autre document (par exemple le texte de l’Abbé Guilloux).

Dans son livre de souvenirs de famille et de jeunesse, « Sans selle ni bride » paru en 1986, M. Fraval de Coatparquet consacre au vagabond-prophète cinq pages pleines d’esprit et d’humour et ce qu’il rapporte ne doit rien à l’Abbé Guilloux, même si cela concorde, mais à la tradition populaire car il s’agit de propos pittoresque recueillis par l’auteur auprès de ses vieux amis de Monterblanc. Dans l’ensemble, ces quelques pages confirment et éclaire d’un jour nouveau l’étude du savant recteur.

On voit donc que la tradition orale, ainsi que les différents écrits publiés, se recoupent et se complètent sans qu’il soit toujours aisé de distinguer les fais réels de l’affabulation.

LES PROPHETIES DU ROI STEVAN
Elles sont très nombreuses et certaines d’entre elles se répètent. Enoncées en breton, dans une langue simple et imagée, elles comportent cependant pas mal d’imprécisions et d’obscurités. Certaines sont incompréhensibles. Dans l’ensemble, elles sont plutôt pessimistes, annonçant fréquemment des décès, des guerres, des périodes de misère et autres catastrophes. Elles se réfèrent d’ailleurs souvent à la fin du monde.

On pourrait les classer sommairement, selon le niveau auquel elles se situent, en trois catégories :
– les prédictions du quotidien, concernant les individus, la famille ou le village, à courte échéance.
– les prophéties à caractère général et historique intéressant la vie de la région, à échéance plus lointaine.
– les anticipations décrivant certains aspects des temps futurs, progrès techniques et évolution des mœurs ou de la société.

Mais il reste des prophéties obscures et incompréhensibles qui ne rentrent dans aucune de ces trois catégories.

Les prédictions du quotidien.
La météo : « Nous aurons un hiver très doux », « le mois de mars sera encore froid », « l’été sera particulièrement sec », « il y aura une terrible tempête fin octobre », « nous aurons un violent orage après demain », « au début de la semaine, il pleuvra trois jours de suite« , etc …

Les cultures : « Ce sera une mauvaise année pour le blé », « nous aurons une excellente récolte de pommes », « les jardins ne donneront rien »,  » tu as tort de semer des petits pois, tu n’en récolteras pas », etc …

Ces prédictions météorologiques et agricoles n’étonneront pas outre mesure. Le monde paysan, très intéressé à la fois par le temps qu’il fait ou qu’il fera et par les conséquences qui en découlent pour le travail des champs et des récoltes, a toujours été très attentif aux phénomènes atmosphériques. Stevan qui était un « rural » vivant la plupart du temps en plein air, devait avoir assez de « flair » de sens d’observation pour être un expert en la matière. Ce « don » n’avait probablement rien de surnaturel.

A ces prédictions, au fond fort normales, s’ajoutaient celles, inexplicables, d’évènements plus surprenants :

– à Plumargat : à un paysan plantant des pommiers aidé de sa jeune nièce : « avant un an, le plus beau plan de ton verger sera mort. » La jeune fille mourut quelques mois plus tard.

– à Pluvigner : parlant du « minour » de Trelecan : « à l’âge de l’adolescence, cet enfant suivra Marion du Faouët et finira mal« . Ce dernier héritier a, plus tard, fait partie de la bande de brigands de la célèbre criminelle et a été condamné aux galères.

– à Plougoumelen : à un homme semant des petits pois : « dépêche-toi d’en semer le plus possible : dès demain, tu pourras en récolter et en manger« . L’homme, incrédule, s’exécute cependant et dès le lendemain, il constate que ses pois sont sortis de terre et bons à être cueillis et mangés.

– à Pluneret : « la plus riche héritière de la paroisse reviendra bientôt de la foire de Grandchamp défigurée et gesticulante« . Le mois suivant, la fille du principal notable de Pluneret revient de la foire de Grandchamp après avoir été mordue par un chien enragé. Selon la coutume, on a mis fin à ses jours.

– à Plumergat : à une mère : « ton fils périra bientôt, à la fois brûlé et noyé. » Chargé de porter un peu de braises dans une écuelle aux hommes travaillant en forêt, le garçon a glissé d’un tronc d’arbre enjambant un ruisseau. Ses vêtements ont pris feu et il s’est en même temps noyé dans le cours d’eau.

– à Sainte Anne :  » à un cultivateur : « cours vite à Gregam (Grandchamp), recrute autant d’ouvriers que tu pourras et moissonne au plus vite ton blé. Après demain soir il y aura un terrible orage et ta récolte risquerait d’être détruite« .

De telles prédictions étaient très nombreuses, elles impressionnaient vivement ceux qui les entendaient et étaient répétées à travers toute la région.

Les prophéties à caractère général et historique.
Stevan annonce des guerres épouvantables, il ne risquait guère de se tromper même si on ne distingue pas bien de quels conflits il s’agit.

Quelques extraits significatifs :
Plus tard, il y aura une grande guerre qui détruira tout … une guerre civile … On se battra jusque sur le seuil de nos maisons … Il y aura beaucoup de tristesse … On pourra passer la charrue sur les villes détruites car même les pierres ne resteront pas … Le pays entier brûlera … Les villes seront rasées le temps de faire sont signe de croix … Ensuite la mer viendra sur le monde … Ce sera l’effroyable nuit blanche …
De quelles guerre s’agit-il ? Des guerres de la Chouannerie ? Stevan fait-il allusion aux bombardements des grandes guerres modernes, à l’arme nucléaire ? Qui peut savoir !

Tout le monde sera massacré … Les survivants seront aussi rares que les moulins à vent … Ils grimperont dans les arbres pour voir s’il en reste d’autres … Une aune de toile suffira pour faire des culottes à tous les hommes et une aune de tissu pour faire des coiffes à toutes les femmes de Grandchamp …
Impressionnant quand on sait qu’une aune valait 1,19 m !

Mais tous ceux qui seront à l’ombre du clocher de Sainte Anne seront épargnés …
Les gens pensaient avec optimisme qu’il s’agissait de tous ceux qui vivaient dans la région et même, pourquoi pas, dans toute la Bretagne !

Lorsque le danger approchera, il suffira de se réfugier dans une cachette avec trois livres de pain …
Une armée nombreuses venant de l’Ouest débarquera dans un port de la région. Les soldats habillés de jaune seront aux ordres d’une reine et conduite par un prince qui ramènera dans le pays l’ordre et la paix …
Un ruisseau de sang fera tourner les moulins d’Auray …
S’agit-il du débarquement de 1795 à Quiberon puis des exécutions des émigrés ?

D’autres prophéties à caractère militaire semblent plus claires :
Un jour viendra où des soldats vêtus de jaune et de vert avec des boutons en or couvriront les landes de Grandchamp. Les sentinelles crieront : Quivi …
N’est-ce pas le futur camp de Meucon dont les terrains d’exercice s’étendent jusqu’aux limites de Grandchamp ? Le mélange du jaune et du vert ne donne-t-il pas la couleur du kaki ? Quivi fait incontestablement penser à Qui vive ?

L’armée se rassemblera en deux fois 24 heures … De nombreux pères feront la guerre en même temps que leur fils …
Les mobilisations de 1914 et 1939 se sont faites en 48 heures. Ces deux guerres ont vu fréquemment le cas de pères mobilisés en même temps que leur fils.

Mais d’autres prophéties sont moins sinistres. Citons en deux parmi de nombreuses.
A Sainte Anne d’Auray, les carrières de March’Guen (le cheval blanc) seront comblées et on y construira des maisons …
Personne ne voulait y croire : c’est maintenant chose faite.

Au Trihorn, à Auray, on commencera un pont et jamais terminera.
Cette phrase a longtemps intrigué. A la fin du Premier Empire, on a bien commencé un pont, les travaux ont bien été interrompus par manque de main d’œuvre mais ils ont repris sous la Monarchie de Juillet et le pont a été terminé contrairement à la prophétie. Mais on s’est aperçu plus tard que l’entrepreneur qui a terminé le pont était un certain monsieur Jamais. Etonnant ?

Enfin, soulignons que Stevan a maintes fois annoncé la venue à Colpo d’une grande princesse qui transformerait tout le pays. C’est ce qui se réalisa vers 1860 avec l’arrivée de la princesse Bacciochi.

Les anticipations : vues sur le monde futur.
Ces anticipations concernent essentiellement :

– l’aspect des campagnes et des routes
– le progrès technique
– les mœurs.

Les landes seront divisées par des clôtures … On plantera partout des arbres toujours verts en forme de balai …
Les sapins inconnus auparavant en Bretagne sont apparus vers 1830.

Il y aura partout des routes empierrées menant à tous les bourgs et à toutes les maisons et ce sera le début de grandes misères …

Pour tirer les charrettes sur les chemins empierrés de cailloux en forme d’œufs, les chevaux remplaceront peu à peu les bœufs …

Il y aura de nouveaux impôts et le peuple sera de plus en plus malheureux …

Il y aura des routes jaunes, des routes rouges, des routes de fer qui se croiseront partout comme des toiles d’araignées … Certaines auront le droit de passage sur les autres …

Les anticipations concernant les progrès techniques sont nombreuses et surprenantes, citons-en quelques unes qui n’ont pas besoin de commentaire :
Un temps viendra où les hommes voleront dans les airs comme les oiseaux … Ils voleront enfermés dans des cages de fer …

Il viendra un temps où la parole sera transmise d’un bout de la terre à l’autre …

Lorsque la fin des temps sera proche, des chars à bancs se déplaceront sans être tirés par des bœufs ou des chevaux …

Des traînées de charrettes se suivront les unes les autres … Elles se déplaceront par le feu à travers les montagnes et les vallées, jusqu’en Chine … Alors la fin arrivera et nous toucherons au bord du chapeau … Les chars mus par le feu rouleront de plus en plus vite sur une route de fer … Ils traverseront la terre sans interruption en tirant à leur suite d’innombrables voitures …

Ces prophéties sont assez claires. En ce qui concerne les mœurs et les habitudes de vie, elles sont aussi étonnantes.
Un temps viendra où tous les enfants passeront par l’école … Rien n’égalera leur indocilité … Ils ne respecteront plus les personnes âgées … Ils iront jusqu’à leur arracher les yeux …

Les lois du jeûne et de l’abstinence seront abolies …Les prêtres porteront des soutanes à queue de pie, mais pendant peu de temps … Après la queue de pie la vie sera dure … Il y aura beaucoup de misère … Puis les prêtres porteront des bonnets carrés …

Les hommes porteront des blouses qui viendront de l’Est …
La mode des blouses est venue du pays Gallo au XIXème siècle.

Les femmes et les jeunes filles porteront des souliers qui monteront à la moitié de la jambe …

Quand le peuple raffolera de l’eau de vie, la fin du monde sera proche … Quand l’excès de luxe règnera dans le peuple, de grands malheurs fonderont sur le pays …

Quand les gens auront la folie de la toilette, tous les malheurs seront proches …

Un temps viendra où les savants deviendront des empoisonneurs … Ils sèmeront le poison et la mort …

Les filles et les femmes seront habillées comme les hommes et de loin on les confondra …

Et en fin une prophétie étonnante : les filles et les femmes seront si audacieuses que les hommes grimperont dans les arbres pour échapper à leurs entreprises …

Quelques prophéties restent encore inexpliquées :
peut-être pourront nous leur trouver un sens
Un temps viendra où les bestiaux seront arrachés à l’étable par la corne … où la récolte sera la proie des sauterelles … où les enfants n’auront que quatre grosses molaires …

Sept ans avant la fin des temps, la natalité subira un arrêt total sur toute la surface du globe … Sept ans auparavant, la terre ne rendra que ce qu’elle a reçu … Nous toucherons alors au bord du chapeau …

Et enfin, la plus étonnante, qui nous laisse perplexe :
Un temps viendra où les paysans planteront des râteaux sur les toits de leurs maisons.

CONCLUSION
La conclusion appartient à chacun de nous, selon sa propre sensibilité. Mais ce qui certain, c’est que Stevan, ce vagabond-prophète, est une énigme.

Etait-il, comme on pourrait le supposer :
– un prophète inspiré, doués de dons surnaturels, transmettant des messages d’une puissance supérieure et invisible ?
– un charlatan, un imposteur, un magicien exploitant la crédulité des gens ?
– un fin psychologue, observateur avisé, esprit clairvoyant, pressentant le cours des évènements et prévoyant avec sagacité l’évolution des gens, des choses et des mœurs ?

Ce qui est certain, c’est que Stevan, le vagabond, a fortement impressionné les populations et que, deux siècles après sa mort, on parle encore de lui et de ses prophéties dans le pays de Grandchamp.

Paul BOISSIERE

ANNEXE 1
ZONE D’INFLUENCE DE STEVAN

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ANNEXE 2
ELEMENTS de BIBLIOGRAPHIE

Abbé J.M. Guilloux. Le Roi Stevan in Revue Morbihannaise (1891)
S. Seveno. Professieu er Roué Stevan hag er Brezel Bras. (1915)
J’ai volontairement réduit le nombre des sources citées par P. Boissière à ces deux titres (les plus importants en volume), les autres étant pratiquement introuvables.
Pour la totalité, on se reportera au bulletin de la Polymathique.

Le Combat des Trente

Le Combat des Trente

Autour du COMBAT des TRENTE (1351) …

Le 30 avril 1341, à la mort du Duc Jean III, s’ouvre en Bretagne une crise qui va durer un quart de siècle. Cette « guerre de succession » n’est, dans l’historiographie officielle française, qu’un épisode de la Guerre de Cent Ans et l’on y oppose volontiers Anglais (les méchants) et Français (les bons) sans se soucier de situer vraiment les enjeux qui poussent la noblesse bretonne à se scinder en deux et à s’enfoncer dans une guerre civile qui va mettre le duché à feu et à sang.

Si peu de gens, même parmi les Bretons, connaissent cette triste page d’histoire, tous on entendu parler du Combat des Trente qui opposa, à la fin mars 1351, soixante chevaliers des deux camps : 30 Franco-bretons pour le parti de Charles de Blois et 30 Anglo-bretons pour le parti des Montfort.

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Jean FROISSART (né vers 1337 et mort après 1404), narrateur enthousiaste des hauts faits de chevalerie, en a fait un récit complet et a ainsi contribué, avec Jean le Bel dont il s’est beaucoup inspiré, à faire de cette journée de joute un des grands moments de la guerre de Cent Ans (voir Croniques de France, d’Engleterre et des païs voisins, écrit vers 1370).

Ce moment de la guerre de succession de Bretagne n’eut aucune influence sur le cours des opérations militaires mais il est intéressant de considérer le rôle qui lui a été dévolu et la façon dont on l’a finalement sorti de son contexte pour l’inclure dans la suite d’une mythique histoire de la France une et indivisible.

Pour Froissart, ce fut « un moult haut, un moult merveilleux fait d’armes ». Pour les hommes politiques du XIXème siècle, à Paris comme à Vannes, ce ne fut rien d’autre qu’une des nombreuses preuves de l’attachement des Bretons à leur mère-patrie : la France !

Mais rappelons brièvement les faits.
Le duc Jean III meurt donc en 1341, sans héritier légitime direct. Son frère, Guy de Penthièvre, mort dix ans plus tôt a eu une fille, Jeanne, qui épouse, en 1337, Charles de Blois, neveu du roi de France. Jean de Montfort, demi-frère de Jean III, peut également prétendre au titre de duc et ce d’autant que la coutume française, en terme de transmission des fiefs, veut que les puînés passent avant la fille de l’aîné. Le roi de France tient de plus sa légitimité du fait qu’on vient d’ériger en principe de succession l’incapacité des femmes. En toute logique donc, Jean de Montfort devait ceindre la couronne ducale même si son demi-frère et lui se détestaient chaleureusement. Philippe VI de Valois qui n’en est plus à une contradiction près mais qui voit là l’occasion de mettre la main sur le duché, prend fait et cause pour sa nièce par alliance, Jeanne de Penthièvre.

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Jean de Montfort voit clair dans le jeu du roi de France et prend les devants : il s’octroie le trésor ducal que le duc Jean avait entassé à Limoges, lève une armée et occupe facilement les principales places fortes du duché (Brest, Hennebont, Vannes, Rennes, Suscinio et … Ploërmel). Dans les mêmes temps, il plaide par écrit sa cause auprès de Philippe VI. Sachant qu’il n’aura pas une réponse favorable de ce côté, il se rend en Angleterre et fait savoir que, pour lui, le véritable roi de France est le Plantagenêt. Edouard III accepte, nien sûr, l’hommage du Breton, lui donne l’investiture du duché et lui ajoute en cadeau le Comté anglais de Richemond. En septembre de cette même année 1341, les Pairs de France, réunis à Conflans, autorise Charles de Blois à prêter hommage pour le duché de Bretagne.

Tout est en place pour une guerre civile qui ne s’achèvera qu’en 1364 avec le premier traité de Guérande qui reconnaît les prétentions des Montfort à la souveraineté bretonne.

Mais revenons en 1351, dans la région de Ploërmel : la ville appartient toujours aux Montfort et elle est commandée par un Anglais, Richard de Brandenburg (ou Brembo) et regroupent, outre les anglais des Bretons et quelques mercenaires allemands. Josselin, par contre, à 12 kilomètres de là, est aux mains des partisans de Charles de Blois. Jean de Montfort, aux dires de Froissart, avait échoué devant ce château en 1341 ( » … mais était si fort qu’il ne put le prendre et s’en passa outre … »). Robert de Beaumont (pour Jean Favier), Philippe de Beaumanoir (pour Jean Pierre Leguay), Jehan de Beaumanoir (pour d’autres) ou Robert de Beaumanoir (si l’on en croit la plaque de l’actuel monument de Mi-Voie) commande la place qui domine la vallée de l’Oust. Les deux garnisons s’observent : cette guerre est une succession d’escarmouches, de raids d’une forteresse contre l’autre, d’opérations de pillages sur la campagne d’alentour. Les véritables victimes de tout cela sont les gens du peuple, les paysans qui fournissent, de gré ou de force et plus souvent de force, les vivres et le fourrage nécessaires aux deux garnisons. La situation, pour eux, n’est pas des plus faciles : ils sortent d’une décennie (1340-1350) de famines terribles sur le continent et la peste noire (1348-1350) a fauché jusqu’à la moitié des populations dans certaines contrées (même si la Bretagne a été moins touchée que d’autres régions de l’hexagone).

Ici, l’histoire officielle prête le beau rôle au capitaine de Josselin : ému par la détresse des paysans de la région, Beaumanoir aurait provoqué Brandenburg en duel pour régler entre soldats le problème de l’attribution du territoire à l’un ou à l’autre. En fait, les deux armées pratiquent le même genre d’occupation : chasse aux rançons, recherche de butin, incendie de récolte pour affamer l’adversaire, destruction de villages « stratégiques », meurtres et viols … La Bretagne n’échappe pas aux exactions que commettent par ailleurs les soudoyers de tous bords (l’exemple le plus célèbre en étant la façon de faire des routiers qui forment les Grandes Compagnies).

Pour certains historiens, le Combat des Trente est, plus qu’une bataille, une sorte de récréation dans cette guerre de position. Beaumanoir et Brandenburg s’accordent pour organiser une fête macabre, un tournoi à outrance entre chevaliers pour « l’amour de leurs dames ». Au départ, ceux de Josselin proposent seulement un duel entre deux ou trois combattants. Le capitaine anglais trouve cela un peu « léger » et se voit mieux à la tête de trente des siens pour en découdre sérieusement. On finit par se mettre d’accord sur un combat de trente contre trente, à cheval ou à pied, au choix de chacun : « allons en un beau champ, là où on ne nous puisse ni déranger ni empêcher. Et commandons sur la hart (sous peine de la corde) à nos compagnons d’une part et d’autre, et à tous ceux qui nous regarderont, que nul ne fasse aux combattants ni force ni aide. » Ce type d’action était courant à l’époque : au printemps 1356, il y aura en Espagne (Tordesillas) un tournoi de 50 contre 50 dans la cadre du conflit entre Pierre le Cruel et Henri de Trastamare.

La préparation du tournoi dure, selon Froissart, trois jours entiers et enfin, le samedi 26 mars 1351, la fête peut commencer. Les Français de Beaumanoir se font quelque peu attendre mais on finit quand même par s’étriper joyeusement. A tel point qu’il faut bientôt envisager une pause pour boire un peu et raccomoder quelques blessures. Il y a déjà deux morts chez ceux de Ploërmel, un seul côté Josselin. Et on recommence jusqu’au soir. Il n’y a pas vraiment de vainqueurs mais devant l’ampleur des dégâts, on décide de s’arrêter : le bilan final est de neuf morts côté Anglais (dont Brandenburg) et de six morts côté Français, certains, de part et d’autre, succomberont à leurs blessures. Mais ce fut une bien belle journée où les règles de chevalerie furent vraiment respectées … La tradition veut que les combattants de Josselin auraient été enterrés dans la chapelle de Saint Maudé à la Croix Hélléan. Ceux de Ploërmel auraient été ensevelis sur place dans un terrain près du champ clos appelé dès lors « le cimetière des Anglais ».

Michel de Mauny (« de Josselin à Ploërmel« . Editions Ouest-France. 1977) termine sa relation des faits en estimant que « cette épopée mérite de rester dans la mémoire des Bretons et dans les fastes de la Bretagne ».

En fait, cet épisode qui n’a rien d’épique n’a en aucune façon changé le cours de la guerre et les populations environnantes ont continué à subir les mêmes contraintes, la Bretagne est restée le théâtre de luttes intestines jusqu’au traité de Guérande.

En 1352, les deux armées s’entretuent à nouveau (mais cette fois « grandeur nature ») à Mauron : 800 morts pour Charles de Blois, 600 pour le parti des Montfort. En 1364, à la bataille d’Auray (ici, Beaumanoir tenta de s’entremettre pour éviter la bataille), les Blésistes perdront la moitié de leurs soldats soit près d’un millier et l’époux de Jeanne de Penthièvre est au nombre des victimes. Ce même parti avait perdu 700 hommes lors de la bataille de la Roche Derrien (1347).

Mais voilà : ces trois (grandes) batailles ont été perdues par le parti français et, à posteriori, le Combat des Trente vient à point nommé pour redorer le blason d’une chevalerie française mise à rude épreuve par ses revers face aux Anglais sur le continent (l’Ecluse en 1340, Crécy en 1346, prise de Calais en 1347, …)

Par la suite, dans la Bretagne devenue française, la royauté a besoin de symbole pour établir sa légitimité en Armorique. Bizarrement, une joute où le massacre est la règle du jeu hors de toute prétention politique, devient le symbole de l’aide que la Bretagne apporte à son grand voisin pour « bouter l’Anglais hors de France »! On oublie que le traité de Guérande donne le duché à Jean de Montfort, élevé à la cour des Plantagenêts, au détriment de Jeanne de Penthièvre, nièce par alliance du roi de France. Malgré la « victoire » de Beaumanoir, la Bretagne de Jean IV s’est affranchie de son état de dépendance par rapport à la France. A la reprise des hostilités entre Valois et Plantagenêts, en 1369, le duc refuse de s’engager auprès de Charles V même s’il n’empêche pas les routiers bretons, en mal de rapines, de s’enrôler autour de du Guesclin, devenu connétable de France, puis d’Olivier de Clisson qui lui succède. Jusqu’à la fin du siècle, la position ducale reste une épine dans le pied des Valois et les gêne considérablement dans leur lutte contre les Anglais.

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Pour en revenir à la Lande de Mi-Voie, le souvenir de la victoire française a, bien sûr, été gravé dans la pierre. La première croix qui fut élevée pour commémorer l’évènement connut bien des déboires et fut en particulier la cible des soldats républicains de 1793. On trouve encore, surle terrain supposé de la joute, une ancienne croix qui porte une inscription en lettres gothiques et chiffres romains : « à la mémoire perpétuelle de la bataille des Trente que monseigneur le maréchal de Beaumanoir a gagné en ce lieu le 27 mars, l’an 1351 » (Pour Froissart, ce fut le 26). Au XIXème siècle, une fois terminés les temps troublés de la Chouannerie, le Conseil d’Arrondissement de Ploërmel voulut faire mieux. La chute de Napoléon entraînera des retards dans l’érection d’un monument à la hauteur de l’évènement. Ce n’est qu’n 1819 que la « pyramide » sera officiellement inaugurée. En fait de pyramide, il s’agit d’un obélisque en granit de 17 mètres de haut. On y a bien sûr apposé des inscriptions. Vous lirez ainsi sur la face est : « sous le règne de Louis XVIII, roi de France et de Navarre, le Conseil Général du Département du Morbihan a élevé ce monument à la gloire de trente Bretons ». Sur la face opposé, ce texte est traduit en Breton. Sur la face sud, enfin, vient cette épigraphe à la gloire de notre bon roi Louis XVIII : « Vive le roi longtemps ! Les Bourbons toujours ! Ici, le 27 mars 1351, trente Bretons, dont les noms suivent, combattirent pour la défense du pauvre, du laboureur, de l’artisan, et vainquirent des étrangers que de funestes divisions avaient amenés sur le sol de la patrie. Postérité bretonne, imitez vos ancêtres ». Ce jour là, les Anglais ont du beaucoup apprécier, eux que les nobles immigrés avaient à nouveau bien mis à contribution pour retrouver le trône !

De 1351 à 1819, la boucle est bouclée et au dessus des siècles, Louis XVIII et Jean II le Bon se serrent la main. La Bretagne se révèle telle que l’on veut qu’elle soit : royaliste et française !

Gérard Boulé. 1er novembre 2001.

BIBLIOGRAPHIE.
Tous les ouvrages qui traitent de la Guerre de Cent Ans évoquent le Combat des Trente. Citons celui qui fait autorité sur l’histoire générale de cette guerre :

Jean FAVIER. La Guerre de Cent Ans. Fayard. Paris 1980.

Dans Fastes et malheurs de la Bretagne Ducale (1213-1532) Editions Ouest France. Rennes 1982. Jean Pierre LEGUAY consacre le livre second (pages 97 à 131) à la Guerre de Succession de Bretagne. Chacun des trois chapitres se termine par une bibliographie exhaustive.

Enfin, les Chroniques de Jean FROISSART sont disponibles en 14 volumes aux Editions S. Luce et G. Raynaud & L; et A. Mirot. 1869-1966.

L’armée rouge en Bretagne

L’armée rouge en Bretagne

Cet article a été publié dans un petit journal de la région de Ploërmel-Josselin qui avait pour titre L’OUST EST CLAIR (petit clin d’œil au grand « concurrent » Ouest-France qui s’appelait avant 1945 Ouest Eclair et qui eut besoin, à la Libération, de se refaire une virginité en changeant de titre …). L’Oust est clair, sous titré « journal d’information pour la publication des nouvelles oubliées » avait la prétention d’offrir à ses lecteurs des années 80 un grand choix de sujets dont l’histoire. Ce fut la raison de ce court article que je reprends ici in extenso.

Je me dois de remercier ici Didier Carfantan qui, après de nombreuses et patientes recherches dans ses archives personnelles, m’a permis de récupérer ce texte. Sans lui, il m’eut fallu aller le recopier à la Bibliothèque Nationale …

L’Armée rouge … attaque Josselin …

Non, il ne s’agit pas d’un article de science-fiction. Les p’tits gars d’Ukraine ou de Géorgie n’ont sans doute pas envie de venir s’agenouiller devant Notre Dame du Roncier pas plus que serrer la main du Duc de Rohan. D’ailleurs, ont-ils jamais entendu parler de l’une ou de l’autre ? Malgré tout, Josselin a bien été attaqué par l’armée rouge, mais cela se passait en juillet 1795.

Le 11 juillet 1795 donc, plus de 3000 hommes portant l’uniforme rouge de l’infanterie anglaise débarquent dans la Presqu’île de Rhuys, aux alentours du château de Suscinio. La presque totalité était des chouans, ils arrivent de Port-Halinguen et sont commandés par un jeune émigré, le chevalier de Tinténiac. Cadoudal et Tinténiac ont en effet refusé de s’enfermer avec D’Hervilly dans la Presqu’île de Quiberon mais ils habillent cependant leurs hommes en rouge (on a débarqué 20 000 uniformes !) pour faire croire à une arrivée massive des coalisés. L’administration républicaine ne semble pas avoir été au courant de ce débarquement si bien que le 13 juin, l’armée rouge attaque la garnison d’Elven sans que l’on ait signalé son passage entre Rhuys et cette dernière ville. Le 16, la troupe de Tinténiac augmentée des chouans de la région de Bignan, est aux portes de Josselin. 300 à 400 soldats républicains occupent la ville qui est encore défendue, vaille que vaille, par ce qui reste des remparts médiévaux.

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L’armée rouge s’est séparée en plusieurs colonnes. Un charretier en signale une partie sur la commune de Saint Servan (100 à 150 hommes). Au même moment, un détachement de grenadiers qui revient de Ploërmel rencontre une troupe à peu près semblable sur les landes de Mi-Voie et se hâte de s’enfermer dans Josselin. La tactique des chouans était simple : plutôt que d’attaquer la ville au sud où le château est imprenable, ils préfèrent se présenter devant les portes Saint Nicolas et Saint Martin où ils bénéficient en plus de l’effet de surprise.

Dès que leur présence est signalée, le commandant de la place envoie des grenadiers en reconnaissance. Ceux-ci se heurtent aux chouans près de Saint Jean des Prés et doivent battre en retraite, couverts par un autre détachement que l’on a fait sortir en toute hâte. A une heure et demie, l’armée rouge attaque Josselin par la porte Saint Nicolas.

Dans son rapport au District du Morbihan, l’administration de Josselin vante, comme il se doit, le courage des défenseurs qui se battent, pied à pied, aux portes et auprès des remparts. En fait et si l’on confronte les témoignages, il semble plutôt que l’armée rouge avait effectivement pris la ville, brûlé quelques maisons, en pillant quelques autres mais qu’elle se heurte au château où la garnison s’est repliée. Après avoir vainement essayé de déloger les républicains, les chouans se retirent en désordre de Josselin alors que la ville est à eux. Que se passe-t-il ? Les secours arrivent et des deux côtés à la fois : un détachement du 3ème bataillon d’Ille et Vilaine galope depuis Ploërmel mais il est retardé par une troupe de Chouans qui vient d’abandonner Josselin. On retrouve dans cette bande le célèbre Georges Cadoudal venu appuyer ce qui deviendra son armée. Par contre, une troupe républicaine venue de Loudéac, que les chouans ont sans doute surestimée, les obligent à se replier vers la forêt de Lanouée. Il est six heures du soir et la bataille a duré tout l’après-midi. La troupe de chouans se réorganise, va sur Mohon où elle campe au bourg et au village de Bodieu et se dirige vers les Côtes du Nord.

Bilan de la journée : côté républicain, il y aurait eu 5 morts et une quinzaine de blessés sérieux. Les chouans laissent 8 morts à Josselin mais 7 charrettes de blessés sont dirigées vers Bignan où ils seront soignés dans des hôpitaux clandestins de fortune.

Que devient l’armée rouge ? Partie de Mohon, elle s’enfonce dans les Côtes du Nord et se livre à son travail habituel de guérilla. Mais elle connaît des revers incessants : le 18 juillet, Tinténiac est tué à Coëtlogon. Pontbellanger qui le remplace (malgré l’opposition des hommes qui lui auraient préféré Cadoudal) est abattu lui aussi à Médréac en mars de l’année suivante. L’armée rouge revient alors dans le Morbihan, sous les ordres de Georges Cadoudal et elle n’a pas fini de faire parler d’elle. A vrai dire, on ne peut plus alors parler d’armée rouge : les chouans ont abandonné la tenue anglaise qui se porte mal depuis le désastre de Quiberon et ils se battent aussi bien sans uniforme …

Notons au passage que cette troupe de 3000 hommes aurait pu être utile aux émigrés qui capitulaient après le débarquement de Quiberon, le 21 juillet 1795. Mais cette montée des chouans vers les Côtes du Nord correspondait à un plan précis (au moins dans l’esprit de Cadoudal) : une partie des troupes devait en effet rejoindre les leurs sur les côtes de la Manche après un débarquement d’insurgés venus de Jersey puis prendre les républicains de Hoche à revers. Ce débarquement n’eut jamais lieu. Cela explique en partie la colère de Georges Cadoudal quand il expliqua par la suite que l’Angleterre fut le principal responsable de l’échec du débarquement de Quiberon.

Mais revenons à Josselin, ce 16 juillet au soir. Après l’attaque, c’est la liesse. Le cidre coule à flot ainsi qu’à Ploërmel où le 3ème bataillon est rentré auréolé des lauriers de la victoire. Guillaume le Menézo, aubergiste à Ploërmel, chez qui ont avait réquisitionné la dite boisson ne fut jamais payé, mais qu’importe.

Passé le moment d’euphorie, les bons citoyens de Josselin se rendent compte qu’il y a là une occasion inespérée : on peut essayer d’arracher à l’administration la réparation des torts, réels ou imaginaires, causés par l’ennemi.

Ici, l’affaire devient cocasse. Qu’on en juge : Mesnil demande réparation pour une culotte de velours, 12 chemises et une montre. Moisan, du faubourg Saint Nicolas, exige le remboursement, entre autres choses, de 3 livres de poivre et d’une carotte de tabac. Quant à un certain gendarme Lack, bien connu des chouans semble-t-il, il déplore la perte de … 2 chapeaux et demande réparation. Boussart, un officier municipal, considère qu’on lui doit 200 000 livres, 150 louis d’or et 7 300 livres en assignats. Tous ces braves gens, et il y en eut d’autres, étaient-ils les premiers à défendre leur ville ou, comme on l’a vu si souvent par la suite, s’étaient-ils mis au frais pour bénéficier le moment venu des bienfaits de la victoire ? L’histoire ne le dit pas …

Toujours est-il que Josselin, une fois de plus, était sauvé. Les hostilités se déplaceront ailleurs et les chouans n’oseront plus jamais affronter la ville ducale. Le château avait joué son rôle mais, une fois n’est pas coutume, au profit de la République. Et certains disent que l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement …

Gérard Boulé. (paru dans l’oust est clair numéro 9 de janvier 1982).

pour en savoir plus sur la mort de Tinténiac

Sources :

– Archives départementales.
– Le Flaher. Le Royaume de Bignan. Hennebont. 1913.

Tinténiac

Tinténiac

TINTENIAC et le BARZAZ BREIZ

L’épopée du Chevalier Vincent de Tinténiac dans les armées chouannes est de courte durée. Il n’a que 31 ans au moment où les émigrés débarquent à Quiberon. Notons cependant, qu’à l’époque de la Révolution, cet âge le classe parmi les vétérans (cette même année, Hoche n’a que 27 ans et Bonaparte 26). De ce fait, c’est Tinténiac qui prend le commandement de l’Armée Rouge avec Georges Cadoudal (24 ans). Georges est malgré tout le véritable meneur de cette bande tant est grande déjà son emprise sur les Chouans morbihannais plus enclins à obéir à l’un des leurs plutôt qu’à un Monsieur venu de Londres. D’Hervilly, qui a obtenu des Anglais le commandement des régiments de ligne embarqués, a d’ailleurs peu confiance en ces 10 000 paysans vêtus de guenilles et réfractaires, croit-il, à toute discipline. Il essaiera bien d’en solder quelques uns et de les intégrer, en uniforme, dans ses régiments de ligne. Cette tentative de détournement provoquera la colère de Georges et ce sera finalement un échec.

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le Chevalier de Tinténiac

Tinténiac et Cadoudal ont d’autres raisons d’en vouloir à D’Hervilly : ils refusent sa tactique qui consiste à s’enfermer derrière les murailles de Penthièvre pour attendre les Bleus. Cela permettra d’ailleurs à Hoche de regrouper les troupes républicaines pour l’assaut final que l’on sait. Tinténiac obtient donc d’être débarqué avec Georges sur les côtes de la Presqu’île de Rhuys tandis que Jean Jan et de Lantivy se posent, plus à l’Ouest, dans l’embouchure de l’Aven entraînant avec eux quelques familles de paysans qui s’étaient réfugiées sur Quiberon.

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Georges Cadoudal

Mais revenons à Coëtlogon (oubliez le « t » et prononcez Coêlogon si vous ne voulez pas passer pour un Parisien inculte …) : par sa mort, Tinténiac entre dans la légende. Champeaux, à la tête de 3 000 soldats républicains, tente d’interrompre la remontée de l’Armée Rouge vers les côtes de Saint Brieuc. La lutte est sérieuse (les deux troupes sont de même importance) et la légende veut que Tinténiac reçoive en pleine poitrine la balle d’un grenadier qu’il poursuivait. Il meurt dans les bras de Julien Cadoudal, le jeune frère de Georges, qui suit les Chouans comme aide de camp du Chevalier.

On retrouve tout ce beau monde dans une chanson collectée par Hersart de la Villemarque et publiée dans le Barzaz Breiz en 1867.

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Voici quelques extraits de Ar Chouanted (dialecte du bas Vannetais) :

Julian bleu-ru a lare d’he wann goh ur mitin :
Me ia me ged Tinteniak, pe mouet a blij d’ein.
De deu vreur dez me losket, ha te me losk eue !
Mes mar plij d’id de vonet, ra de renai Doué !

Julien aux cheveux roux disait à sa vieille mère un matin :
Je m’en vais moi rejoindre Tinténiac car il me plait d’aller.
Tes deux frères m’ont abandonnée et toi tu m’abandonnes aussi
Mais s’il te plait d’aller, va-t-en à la garde de Dieu !

Pe zeie er Chpuanted, ez a bob korn a Vreizh
A Dreger hag a Gerne, hag a Wenned ileih,
Er re c’hlaz digouch get-he, e maner Koatloguen,
Ez a gosteeu Bro-c’hall, tri mil enn ur vanden.

Comme les Chouans arrivaient de chaque partie de la Bretagne
De Tréguier, de Cornouaille et surtout de Vannes,
Les Bleus les rejoignirent au manoir de Coëtlogon
Ils venaient du pays de France et étaient trois mille.

Ken n’hen gwelez ket mui tamm, hag en gwelez endro
Hag en tennet a goste didan ur ween dero,
E ouilein leih he galon, chouket get hon he benn
Enn eutreu Tinteniak por a-drez ar he varlen.

Et je cessais de le (Julien) voir, et puis je le revis
Il s’était retiré à l’écart sous un chêne
Et il pleurait amèrement, la tête inclinée,
Le pauvre monsieur de Tinténiac en travers sur ses genoux.

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écouter la musique en cliquant sur la vignette ci-dessous :

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Aimablement prêtée par le site Son Ha Ton