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Catégorie : Hors Frontières

Pas forcément historique, pas forcément en bretagne mais de toute façon digne d’intérêt…

Lacordaire & l’Histoire – article 1

Lacordaire & l’Histoire – article 1

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A PROPOS
du

DISCOURS sur la LOI
de l’HISTOIRE

prononcé à TOULOUSE en 1854
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AVERTISSEMENT
J’ai utilisé, pour cette étude, les 9 volumes des OEUVRES COMPLETES DU R.P. D-H LACORDAIRE édités à Paris par Jean de Gigord. La première édition date de 1872-1873.
Pour le DISCOURS SUR LA LOI DE L’HISTOIRE, les numéros de page (259 à 293) renvoient au Tome VII de ces œuvres complètes, intitulé « Oeuvres Politiques Philosophiques », dans une édition de 1913. Les citations du Discours sont notées en caractères italiques.
Ce même volume contient les Considérations sur le Système Philosophique de M. de la Mennais (page 1 à 160). Les citations de ce texte écrit en 1834 apparaissent sous le titre simplifié de « Considérations ».

D’autres citations sont extraites de
– Tome I : Vie de Saint Dominique (10ème édition datée de 1911).
– Tome IX, intitulé « Mélanges » (1914)
– Tome VIII (1911) : Notices et Panégyriques qui contient en particulier le Discours de Réception à l’Académie Française.

tous droits réservés Gérard Boulé. 1995-septembre 2001- juillet 2003.

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Lacordaire & l’Histoire – article 2

Lacordaire & l’Histoire – article 2

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TROISIÈME PARTIE

L’HISTOIRE ET LE TEMPS PRÉSENT

L’Histoire doit en effet permettre d’éclairer le présent et c’est en cela qu’elle intéresse Lacordaire. Les deux derniers tiers de son discours sont donc consacrés au problème qui est le sien sur le moment : l’époque contemporaine, ce septième acte non accompli, est-elle, dans le plan de la Providence, la suite logique du déclin du XVIIIème siècle ou est-elle, au contraire, la phase ascendante d’une « ère nouvelle »?

I. LE SYNDROME DE 1789.

Jean Marie Mayeur affirme « qu’il faut toujours revenir à la Révolution Française [[Jean Marie MAYEUR
Des partis catholiques à la Démocratie Chrétienne.
A. Collin. Paris 1980. ]] » et cela est d’autant plus vrai dans le cas de Lacordaire qu’elle est un bouleversement sans précédent pour les milieux intellectuels catholiques qui bénéficiaient jusque là du monopole dans l’élaboration et la diffusion auprès du peuple des grandes idées philosophiques. Il est vrai que le Siècle des Lumières avait quelque peu ébranlé la forteresse mais jusque là, il s’agissait surtout de querelles d’idées et il avait fallu 1789 pour que soit répandu sur tout le territoire et dans toutes les têtes bon nombre d’idées nouvelles.
La Révolution met à l’ordre du jour le principe même qui fonde ces idées nouvelles à savoir la notion de libéralisme : on se prend à croire à une société dont le système de valeur a pour fondement le droit de l’individu. Cette affirmation suppose que l’homme se trouve affranchi d’un certain nombre d’autorités, de celle de l’Église entre autres. Il y a donc là une nouvelle vision du monde, vision difficilement acceptable pour ceux qui admettaient que la partition sociale issue de la monarchie de droit divin était, sur terre, la meilleure imitation de celle existant dans la « cité de Dieu ».
Brusquement, et sous peine de disparaître totalement, l’Église se trouve donc obligée de composer avec une identité nouvelle : elle doit se situer dans les termes d’une société libérale puisque, malgré de nombreux hoquets, la démocratie tend à s’imposer au XIXème siècle. L’opposition brutale à cet état de choses a été tentée, elle échoue et, pour les membres les plus réalistes de cette Église en complet désarroi, se réintroduire doucement dans cette société nouvelle paraît la seule solution viable à long terme.
Lacordaire n’a pas connu la Révolution et, contrairement à d’autres (tel Guizot dont le père est mort sur l’échafaud,…), il n’a pas eu, semble-t-il, à assumer dans son enfance les conséquences immédiates de l’événement. Tout au plus, comme nous l’avons noté dans la biographie, son éducation au lycée de Dijon a-t-elle été purement laïque et il lui faudra se « convertir » avant d’embrasser la cause catholique.

II. UN RAISONNEMENT ÉVOLUTIF.

Le Discours sur la Loi de l’Histoire témoigne cependant du dilemme qui se joue dans la conscience du Dominicain :
– accepter totalement les idées révolutionnaires c’est nier l’autorité éternelle de l’Église Catholique et, nous l’avons vu, cette position lui est proprement intolérable puisqu’il est évident que le Christianisme est le fondement même d’une société équilibrée,
– nier totalement l’apport de 1789, c’est renier son engagement personnel d’homme politique libéral, engagement qui culmine avec son élection au suffrage universel à l’Assemblée de 1848.
Il lui faut donc concilier ce que beaucoup jugent inconciliables : la foi dans l’autorité historique de l’Église et la reconnaissance de la souveraineté du peuple.
Les écrits de Lacordaire nous le montre clairement : sa position a, au fil des années, beaucoup évolué. En 1834, l’année des Considérations, il condamne irrévocablement la Révolution : « De cette révolution aussi puissante, aucune doctrine n’avait pu sortir : elle avait détruit une monarchie, gagné des batailles, épouvanté l’Europe, tout fait, excepté ce qui change le monde[[Considérations. page 6. ]] ». Le Discours de 1854 est beaucoup plus nuancé : Lacordaire s’accorde à voir dans la Révolution deux pôles : « le pôle de la destruction et le pôle de l’édification. » Et le second semble alors l’emporter sur le premier : « la révolution n’a-t-elle été que le délire d’une tempête dans une débauche de sang ? S’il en était ainsi nous n’en parlerions pas comme d’une puissance […] et cependant elle vit ! après avoir été la contemporaine de nos pères, elle est déjà la contemporaine de notre postérité. Sa main a tracé les limites qui divisent notre territoire, ses armées l’ont défendue contre l’Europe, ses lois régissent depuis soixante ans tous nos rapports sociaux. Elle abaisse et élève nos princes […] Une telle puissance ne s’explique point par le crime, elle ne s’explique que par des idées (p. 273) ».
On serait tenté de dire ici que Lacordaire fait contre mauvaise fortune bon coeur. En fait, sa démarche est beaucoup plus complexe. Elle révèle toute l’évolution qui a pu se faire entre le rédacteur de l’Avenir qui s’accommode et embrasse même les idées traditionalistes et contre-révolutionnaires de Lamennais et le député du peuple de 1848 qui, comme Tocqueville, « entra dans l’Assemblée Constituante par la porte sans tâche de la plus évidente et de la plus légitime popularité[[Discours de réception à l’Académie Française, le 24 Janvier 1861. ]] ».
En 1834, Lacordaire est persuadé d’une chose : la Révolution de 1789 est l’héritière du XVIIIème siècle, le siècle de l’erreur. Or « l’erreur va de soi-même au néant » et la suite des événements le prouve : jusque 1801, la République qui nie Dieu s’enfonce dans le néant. Le Concordat de 1801 marque une pause et l’Église, en pleine restauration, terrasse le siècle de Voltaire. Celui-ci tente de renaître avec le retour de la monarchie et la mise en place sur le trône d’un homme qui n’est plus qu’un « chef d’esclaves soutenu par le bras des uns contre les autres ». Malheureusement, le XVIIIème siècle, ou son fantôme, ne peut fonder dans cette période « les trois choses qui constituent un ordre social : la religion, le pouvoir et la liberté ». Lacordaire termine donc ce survol en constatant que « la Révolution de 1830 […] a mis à nu toute l’impuissance sociale du XVIIIème siècle. »
Dans le discours sur la Loi de l’Histoire, Lacordaire est bien obligé de modifier son raisonnement : cette Révolution qu’il affirmait incapable d’engendrer une doctrine et même de se perpétuer, est toujours là en 1854 et qui plus est, elle a abouti au mouvement de 1848. Tout cela l’amène donc à admettre qu’elle est puissante et que sa puissance « ne s’explique que par des idées. »
Or, si nous reprenons l’argument de 1834 qui veut que les idées de 1789 sont celles du XVIIIème siècle et de Voltaire, force serait alors à Lacordaire d’accorder une certaine puissance à ces idées et d’y voir une absence totale du Christianisme dans l’élan qui forge « l’esprit moderne ».

III. LES GÈNES DE 1789 SONT CHRÉTIENS.

Lacordaire se doit de sortir de cette impasse : s’appuyant sur sa philosophie de l’Histoire qui veut que, dans certains cas, il n’y a qu’une continuité chronologique apparente entre deux périodes, il tente de convaincre son auditoire que la Révolution est en fait l’héritière des idées qui ont précédé le Protestantisme et Voltaire. Le XVIIIème siècle est, dans le plan de la divine providence, une épreuve envoyée par Dieu, épreuve destinée à obliger l’homme à choisir entre l’erreur et la vérité. Ce « siècle de l’erreur » n’est, en quelque sorte, qu’une parenthèse qui prouve, s’il en était besoin, que Dieu laisse l’homme disposer de toute liberté pour choisir son destin.
L’esprit moderne, engendré par la Révolution, se caractérise, pour Lacordaire, par trois notions :
– liberté religieuse,
– égalité civique,
– liberté politique.
Ces trois idées sont bonnes mais nullement engendrées par le XVIIIème siècle qui, au mieux, n’en a tiré que des débris informes et mal assimilés. Ainsi « pour Luther, la liberté religieuse est une révolte : selon l’esprit moderne, la liberté religieuse n’est que le respect des convictions d’autrui (p. 277) ».
La vérité, pour Lacordaire, est simple : liberté religieuse, égalité civile et liberté politique sont en gestation depuis bien longtemps dans la société française puisqu’elles font partie des fondements du Christianisme. La Révolution ne peut s’expliquer « autrement que comme un acte souverain de la bonté divine (p. 275) ». Alors que le Protestantisme et l’incrédulité ne faisaient que dénaturer ces valeurs inscrites depuis toujours dans les desseins de Dieu sur la France, (« Le XVIIIème siècle recueillit cet héritage, il n’en fut pas l’auteur (p. 291) »), « l’esprit moderne » les remet au goût du jour dans leur plénitude bien comprise. Bien sûr, pour Lacordaire, le fait que les principes de la Révolution soient désormais la base d’une société correcte vient de l’action de l’Église catholique qui, au lendemain de la tourmente de 1789, se restructure et apporte à nouveau à la société civile les valeurs éternelles de son enseignement.
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QUATRIEME PARTIE

LACORDAIRE ET L’HISTOIRE : L’IMPACT …

I. LACORDAIRE ET LES HISTORIENS DE SON TEMPS.

Dans le Discours sur la Loi de l’Histoire, Lacordaire ne se réfère nommément à aucun historien de son époque. Il les connaît cependant comme il connaît la plupart des intellectuels de son temps. Il n’hésite pas d’ailleurs à s’en prendre à quelques-uns, par presse interposée, quand le sujet lui semble d’importance[[A Bordeaux, il ferraille ainsi avec Bersot, un ami de Cousin. Cet épisode est cité dans le livre récent de Patrice Verneren « Victor Cousin, le jeu de la philosophie et de l’État » (édition L’Harmattan). ]]. Dans son discours, il procède donc par non-dit mais il faut y retrouver un certain nombre d’allusions à l’historiographie du temps.
Nous retrouvons ainsi pour célébrer la vocation révolutionnaire de la France des analyses assez proches de celles de Michelet : « croyez-vous que cela fut possible s’il n’y avait entre la France, telle que le temps l’avait faite, et la Révolution, telle que je l’ai définie, une mystérieuse mais réelle affinité ? Nos ennemis l’ont remarqué […], je crois que c’est la vérité, pour la France du moins (pages 284 et 285). »
Le Discours est, en lui-même, une réponse aux historiens libéraux qui cherchent à définir une loi de l’Histoire. Michelet aborde la question dans les années 1830 et découpe son Histoire Universelle en cinq périodes. Lacordaire fait ici de même en dégageant pour sa part six « actes accomplis ». La différence d’approche est de taille cependant : là où Michelet voit dans la marche de l’histoire la course inexorable de l’homme vers la liberté, Lacordaire, lui, devine le cheminement des peuples vers « l’unité divine ».
Dans leur raisonnement, les historiens libéraux avaient à résoudre le dilemme de la fatalité historique et de la liberté naturelle de l’homme. Ce dualisme existe davantage encore dans une approche providentialiste de l’Histoire et Lacordaire, comme nous l’avons vu plus haut, ne peut éluder le problème. Pour lui, la liberté s’accompagne obligatoirement « d’ordre, de sagesse, de consentement au bien et au vrai » et cette imbrication se retrouve obligatoirement dans « l’ensemble du travail commun« . On peut voir paradoxalement, dans cette notion de liberté transcendée par l’aspiration au bien mise par Dieu dans l’esprit humain, une concession à l’idée de « sens commun » défendue à la fois par les Libéraux et Lamennais, idée que Lacordaire réfute par ailleurs dès lors que l’on veut la dissocier de l’oeuvre divine.
Il ne s’agit donc là que de quelques exemples qui montrent que Lacordaire s’inscrit volontairement dans le débat d’idées de son temps avec le souci majeur, répétons le, de positionner la pensée catholique sur tous les grands problèmes qui remuent le siècle. Nous avons cité des allusions aux positions de Michelet mais on peut également retrouver dans le Discours sur la Loi de l’Histoire un certain nombre de notions qui font appel à la démarche de l’anglais Edmund Burke[[E. Burke (1729-1797), dans les « Réflexions sur la Révolution de France » (l’ouvrage, écrit « à chaud » en 1790 et publié en France dès 1791 est un énorme succès de librairie), inaugure en quelque sorte une position assez subtile qui associe le libéralisme du Whig qu’il est et demeure à une condamnation de la politique issue d’une application trop an-historique selon lui de la théorie des droits naturels de l’homme. Ajoutons que nombre de contre-révolutionnaires ont fermé les yeux sur cette subtilité et n’ont vu, dans la pensée de Burke, qu’une consécration de leur propre attitude. ]], ainsi qu’aux théories sur la démocratie d’Alexis de Tocqueville.

II. UN RENOUVEAU DE L’HISTOIRE CATHOLIQUE ?

Vouloir se réinsérer dans un débat d’idées ne signifie pas obligatoirement que l’on y trouve sa place. Une vision a posteriori du problème pourrait nous faire penser que la démarche, codifiée ici par Lacordaire, était irrémédiablement condamnée.
Dans les années 1850 en effet, les conceptions historiques tirées de la tradition biblique sont violemment remises en cause. Lacordaire ignore délibérément le débat qui entoure le balbutiement de l’archéologie préhistorique (la première publication de Boucher de Perthes sur les temps « antédiluviens » date de 1849). Il ignore de même les découvertes de Champollion qui a élucidé dès 1824 une part des mystères des hiéroglyphes[[Il y fait juste allusion dans les Considérations en réfutant la valeur des textes égyptiens.
Voir note 2 de la IIème partie]]. Si l’on peut accepter que Lacordaire ne soit pas toujours au fait des dernières découvertes en la matière, il est toutefois surprenant qu’il ne tienne pas compte de débats plus anciens.
Ainsi les théories de Herder sont bien connues qui voit un tout dans les différentes espèces, l’apparition de l’humain étant le couronnement de l’histoire de la nature. Lacordaire ne peut ignorer les critiques de Kant sur le système de Herder (generatio univoca) auquel il préfère la théorie du semblable engendrant le semblable (generatio homonyma) et celle de l’épigenèse (dispositions primaires communes à une espèce sur lesquelles le milieu va influer au cours de développements successifs).
On est davantage étonné encore quand on songe que Lacordaire prononce son discours devant une société savante même s’il est vrai que son objet d’étude habituel est le droit.
Et pourtant, en 1911, la Vie de Saint Dominique par le Révérend Père Lacordaire en est à sa douzième édition. En 1950, Toynbee conclut son oeuvre (A Study of History) en affirmant : « les hommes ne sont que des pions réduits à l’impuissance dans le jeu que Dieu joue sur cet échiquier des jours et des nuits, qu’il fait mouvoir en tous sens, immobilise et retire, et qu’il remet un par un dans sa boite ».
Le siècle qui sépare le Discours sur la Loi de l’Histoire et A Study of History n’a donc pas vu la disparition de l’histoire providentialiste. Ne peut-on pas affirmer d’ailleurs qu’elle se régénère aujourd’hui au moins dans l’idée qu’elle puisse être une théorie plausible ? Le débat qui n’a pas manqué d’éclore sur le baptême de Clovis, événement « fondateur » de la Nation française, promet d’éclaircir à ce sujet un certain nombre de positions. Il n’est pas question bien sûr d’attribuer au seul Lacordaire le bénéfice de la pérennité de cette approche historique. Mais il y a contribué et ce d’autant plus que son statut d’auteur à succès ne s’est pas démenti. Ses discours vont longtemps servir de modèle aux prêches des curés de campagne et les idées qu’il professe vont être diffusées à grande échelle. On ne peut pas dire la même chose de l’oeuvre de grands historiens qui ne vont finalement toucher qu’un cercle restreint d’érudits. Ainsi, Jean Pierre Roux, journaliste au Monde, signale, à propos des cours de Michelet au Collège de France, que « ces quatorze années d’un magistère exceptionnel nous avaient jusqu’ici largement échappées[[Voir le Monde des Livres du 8 Septembre 1995.
L’article, « le Rameau d’Or de Michelet », concerne la sortie chez Gallimard des deux volumes du « Cours au Collège de France » et fait par ailleurs l’état sur l’édition de la correspondance de l’historien. ]]. »
La rechristianisation bat son plein en France depuis 1815 et les intellectuels catholiques partisans de la tradition ne laissent pas leur place à d’autres. Ils bénéficient d’ailleurs d’un réseau médiatique particulièrement efficace et qui va s’accroître : il y a quinze prêtres pour 10 000 habitants en 1870. Dans bien des communes à cette même époque, l’enseignement public est insuffisant, surtout en ce qui concerne les filles, et les congrégations religieuses s’engouffrent dans la brèche.
Les schémas de pensée hérités de Bossuet, voire directement de la scolastique médiévale, ont la vie dure et leur pérennité ne justifierait-elle pas en partie la thèse de l’historien américain Arno Mayer sur la persistance de l’Ancien Régime jusqu’à la veille de la Première Guerre Mondiale[[Arno J. Mayer.
La persistance de l’Ancien Régime en Europe.
Paris. Flammarion. 1982. ]] ?
L’histoire est, par excellence, le domaine où vont s’affronter les clercs et les « hussards noirs de la République ». Le duel entre les providentialistes façon Lacordaire et les « patriotes » héritiers de Michelet a donc de beaux jours devant lui.

III. DES EXEMPLES …

Le Manuel de Philosophie Thomiste de l’Abbé Henri Collin (1926) fait le point sur la philosophie de l’histoire[[Page 159 du Tome II de la treizième édition de 1942.]]. S’il reconnaît la nécessité de la critique des documents, l’auteur émet des réserves sur les mérites des historiens « laïques » du XIXème siècle : « il y aurait sans doute plus d’une réserve à faire au sujet de cette opposition que l’on établit entre l’histoire au XIXème siècle et celles des siècles précédents dans lesquels ont paru des oeuvres historiques tout aussi scientifiques, critiques, que celles d’aujourd’hui : l’Histoire des Variations de Bossuet, les collections monumentales des Bénédictins de Saint Maur, la vie des saints des Bollandistes, etc … ont une toute autre valeur que les oeuvres, où l’imagination et les préjugés ont une si large part, d’un Michelet, d’un Renan et de tant d’autres. » Ce manuel est utilisé pour l’enseignement dans les séminaires (qui forment, il faut bien le dire, une bonne part de l’élite intellectuelle après 1945).
Pour ce qui concerne la valeur historique de la Révélation, l’enseignement officiel de l’Église que relaie Lacordaire n’est pas différent un siècle plus tard. Ainsi le très sérieux manuel d’Études Bibliques des abbés Lusseau et Collomb (7 volumes dans l’édition de 1936 qui est la troisième) pose longuement la question de la valeur historique de la Bible. Il en ressort, pour ces auteurs, « qu’il ne peut se rencontrer dans les livres saints aucune erreur scientifique. » Dans le domaine strict de l’histoire, Lusseau et Collomb s’appuie sur l’encyclique Spiritus Paraclitus (1920. Benoit XV) qui tentait de mettre fin à certaines critiques venant du milieu catholique lui-même. La conclusion de ce chapitre des Études Bibliques indique, en citant Benoit XV, « qu’il faut réfuter les objections fallacieuses des adversaires et défendre contre leurs attaques la vérité historique de la sainte écriture. » En fait, l’argumentation est basée sur un prédicat : « l’inspiration [préserve] en fait comme en droit les auteurs sacrés de toute affirmation erronée ». On lit également plus loin : « le Pentateuque, du commencement à la fin, contient des récits d’événements vraiment accomplis, répondant à la réalité objective et à la vérité historique. [Les Catholiques] refusent, par conséquent, de tenir cet ouvrage pour un recueil de légendes en partie historiques et en partie fabuleuses. » L’histoire de la création ex nihilo admise par Lacordaire est donc toujours d’actualité un siècle plus tard.
Ces deux exemples témoignent d’un débat réservé aux clercs, la majorité des fidèles n’y ayant pas accès. La persistance des thèses défendues par Lacordaire apparaît davantage encore dans la façon dont a été enseigné aux Catholiques l’épisode de la Révolution. Nous y retrouvons rarement les nuances émises par le Dominicain dans son acceptation des acquis libéraux de 1789. Ainsi, l’œuvre d’Octave Aubry, « la Révolution Française » parue chez Flammarion en 1942, témoigne de la résurgence de toutes les thèses contre-révolutionnaires du XIXème siècle. Ainsi, page 175, les députés de la Constituante qui votent la vente des biens d’Église sont présentés comme « des procéduriers déistes, [des] fils d’adversaires de la Bulle Unigenitus, [des] réformés repliés dans le souvenir de la révocation de l’Edit de Nantes ». Aubry, dans son « avertissement », rejoint la thèse de continuité entre Ancien Régime et nouvelle France que nous avons trouvée chez Lacordaire : il veut montrer « la chute de la Monarchie, le tourbillonnant chaos qui l’a suivie puis le retour à l’ordre avec Bonaparte et la reconstruction d’une France moderne avec les débris de l’ancienne. » Son hymne à la gloire de l’empereur est d’ailleurs tout à fait digne de l’éloge amorcé dans le Discours par Lacordaire : « le grand homme de la Révolution, celui qu’elle a tant cherché pour assurer ses conquêtes, ce n’est pas Mirabeau, ce n’est pas Danton, ce n’est pas Robespierre, c’est Napoléon ».
Notre XXème siècle n’est donc pas exempt d’avoir relayé une philosophie somme toute assez peu renouvelée depuis Saint Augustin et les Thomistes. Il faut dire cependant que dans les milieux intellectuels catholiques, le débat interne existe mais est souvent occulté auprès des masses par les instances dirigeantes. Le discours à l’usage des fidèles est édulcoré et laisse peu de place à tous les mouvements qui souhaitent une approche plus réaliste des phénomènes, en tenant davantage compte des progrès de la pensée laïque. Le vieil adage « toute vérité n’est pas bonne à dire » trouve ici son illustration …
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CONCLUSION

Il est bien évident que le Discours sur la Loi de l’Histoire ne fait pas date dans la production historiographique du Siècle de l’Histoire. Tout au plus est-il intéressant à titre de document sur la démarche des intellectuels catholiques à partir de 1850.
Lacordaire, nous l’avons dit, fait feu de tout bois pour tenter de réconcilier l’Église et la société issue de 1789. Les assemblées révolutionnaires, codifiant en cela les aspirations d’une bourgeoisie voltairienne, ont tenté de promouvoir une société « sécularisée » face à une société chrétienne emportée dans le naufrage des institutions monarchiques auxquelles elle s’était finalement assimilée. Forte d’avoir pu traverser la tourmente révolutionnaire puis l’asservissement de l’Empire, l’Église s’estime en droit de retrouver l’essentiel de son influence morale sur la société. Il s’agit, en quelque sorte, d’une nouvelle croisade et c’est dans ce combat que s’engage Lacordaire dès son accès à la prêtrise.
Sa démarche est relativement nouvelle dans ce sens où son souci constant est d’être présent partout dans le débat d’idées. C’est la raison de l’éclectisme apparent de ses interventions que nous avons signalé et dans ce cadre, l’histoire est un sujet incontournable au XIXème siècle. Il y a également nouveauté dans la manière de se positionner : l’attrait du journalisme pour le Dominicain montre bien qu’il a compris très tôt la nécessité de « médiatiser » le débat. Il rompt ainsi avec les prédicants de salon et va au devant de ceux qu’il veut convaincre. Et ceux là sont les mêmes qui entendent les idées libérales et « laïques », la jeunesse en particulier.
La démarche de Lacordaire semble donc rompre, de ce point de vue, avec celle que l’on a coutume de rencontrer au sein de l’Église catholique. Par contre, ce qui étonne, c’est son allégeance totale vis à vis de la doctrine officielle de Rome en terme d’histoire. Cette position est particulièrement nette, nous l’avons vu, en ce qui concerne l’acceptation sans réserve de l’infaillibilité de la Révélation. Pour les auteurs catholiques, biographes de Lacordaire, c’est là la preuve d’une foi profonde. D’autres y voient la manifestation résiduelle d’un certain obscurantisme religieux. Le débat reste ouvert mais l’approche de Lacordaire par le biais de ses théories de l’histoire conforte dans l’idée que le libéral acharné qu’il a voulu être cache aussi un nostalgique d’une société théocratique traditionnelle.
Il faut dire que, d’un point de vue plus général, l’Église a toujours eu, face à la recherche et face à l’histoire en particulier, une attitude particulièrement ambiguë. Le souci de garder sur l’opinion une totale hégémonie idéologique a entraîné (et entraîne toujours !) un certain nombre de clercs à ne pas s’embarrasser de détails. Tout débat qui mettrait trop en évidence la fragilité du système est exclu, au moins s’il s’étale sur la place publique. A une époque de rechristianisation et s’il s’en faisait l’artisan, Lacordaire ne pouvait pas, à supposer qu’il l’ait voulu, mettre sur le devant de la scène les doutes qu’auraient pu lui donner les découvertes récentes en matière d’histoire et d’archéologie : il fallait présenter un front uni, même s’il n’est que d’apparence, devant les partisans de toutes les laïcisations.
Paradoxalement, c’est de l’intérieur même de l’ordre des Dominicains que viendra la critique interne des thèses « révélationnistes » que soutient Lacordaire. Le Père Lagrange est en effet un des premiers à appliquer à la Bible les règles de la critique littéraire et se prononce en particulier pour une pluralité des documents qui composent le Pentateuque attribué jusque là au seul Moïse. Cet oeuvre de pionnier a cependant longtemps été occultée et, nous l’avons vu, l’encyclique de Benoit XV, Paraclitus Spiritus (1920), si elle admet une approche scientifique de l’histoire du peuple d’Israël, fait peu de concessions aux exégètes qui voudraient en finir avec l’infaillibilité de la Révélation. Cette position est d’ailleurs la suite logique d’une autre encyclique, Alterni Partis, de Léon XIII (1870) qui prônent le retour à la théologie thomiste et à un idéal qui allie une adaptation aux temps modernes et la stricte référence à l’ordre ecclésiastique traditionnel.
L’Église officialise donc, dix ans après sa mort, l’intime ambiguïté de Lacordaire.

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

OUVRAGES GENERAUX.

11,5
Jean Marie MAYEUR
Des partis catholiques à la démocratie chrétienne
Armand Collin. Paris 1990.

Pierre PIERRARD
Les pauvres, l’Evangile et la révolution
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Florence BRAUNSTEIN SYLVESTRE et Jean François PEPIN
Les grandes doctrines
Ed. Marketting. Paris 1993. 264 p.

C.O. CARBONEL
L’Historiographie.
PUF. Paris 1993.

Guy BOURDE et Hervé MARTIN
Les écoles historiques.
Editions du Seuil. Paris 1983

Geoffrey BARRACLOUGH
Tendances actuelles de l’histoire
Flammarion. Paris 1980.

AUTOUR DE LACORDAIRE.

Paul SERENT
Les grands déchirements des catholiques français. 1870-1988
Paris. Librairie académique Perrin. 1989
283 p.

Gérard CHOLVY et Yves Marie HILAIRE
Histoire religieuse de la France contemporaine
Tome I. 1800-1880.
Toulouse. Privat. 1985
352 p.

Christine MOREL
Un journal démocrate-chrétien en 1848-1849 : l’Ere Nouvelle.
Revue d’histoire de l’Eglise de France.
Janvier-Février 1977. P. 25-55.
Claude BRESSOLETTE.
L’abbé Maret. Le combat d’un théologien pour une démocratie chrétienne (1840-1851)
Ed. Beauchesne. Paris 1977. 563p.

L.Le GUILLOU
L’évolution de la pensée religieuse de Félicité Lamennais.
Paris. A. Collin. 1966. 507 p.

LACORDAIRE.

OUVRAGES ANCIENS.
D’HAUSSONVILLE.
Lacordaire
1895

BEZY
Lacordaire, étude biographique et critique
1910.

Julien FAURE
Lacordaire orateur : sa formation et la chronologie de ses oeuvres.
Fribourg. Imp. de l’oeuvre de St Paul. 1906. 599 p.

OUVRAGES RECENTS.
Guy BEDOUELLE
Lacordaire d’après sa correspondance.
Mémoire Dominicaine.
Paris 1992. N° 1. Pages 145 à 171.

Guy BEDOUELLE (sous la dir.)
Lacordaire, son pays, ses amis et la liberté des ordres religieux.
Actes du Colloque de Paris du 1 et 2 Décembre 1989.
Paris. Ed. du Cerf. 1991. 443 p.

Lacordaire, Rome et l’Europe
Actes de la journée d’étude du 14 Mars 1989;
Mélanges de l’Ecole française de Rome, Italie et Méditerranée.
Rome 1989. N° 1, Tome 101.

P. BARON.
De J.J. Rousseau à Lamennais. La jeunesse de Lacordaire.
Paris. Ed. du Cerf. 1961. 247 p.

Louis le GUILLOU.
Lacordaire – Montalembert, correspondances inédites (1830-1861)
Edition revue par A. Duval.
Paris. Ed. du Cerf. 1989. 695 p.

Poêmes BwS

Poêmes BwS

Dans les années 1950, Bernard Wolf – Seyches était adolescent à Lyon (un gone, comme on dit là-bas …) et se révoltait déjà sur son cahier d’écolier. J’étais moi-même tout petit (même pas un gône …), en Bretagne centrale. Le hasard a voulu qu’un demi-siècle plus tard nous nous retrouvions à bord d’une péniche ancrée sur le Rhône. Depuis août 2000, nous sommes ensemble le lundi après-midi autour de gens comme il est question dans le poème « je vous salue, Marie« .

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le siège de l’Association Péniche Acceuil

Ces poèmes et quelques autres seraient prochainement édités, à compte d’auteur. En avant-première, l’auteur m’a autorisé à en reproduire 2. Le premier est universel, la misère n’ayant pas de frontières. Pour le second, il faut un peu connaître Lyon pour tout comprendre …

Bien entendu, toute reproduction de ces textes est soumise à autorisation préalable.

POEMES ACNEIQUES – B.W.S. – 1950/53

Je vous salue, Marie …

Par dessus un ciel ahuri de silence
Des toits d’ardoise bleu
De l’eau
Froide, verte l’eau
Fraîche l’eau
Des chapelles de rouges tuiles.
Valsent les ponts du Rhône
Sur l’eau du ciel.
Lugdunum
Cités de brumes et de soleil
Ta fille, Marie, se meurt
Marie
Marie, la cloche !
Un soir
C’était dessous un pont
Un pont du Rhône
Il charriait vite
Le con
Sous la troisième arche
Vers la nuit lépreuse
Un homme s’est jeté
Dans la froide eau
Marie était saoule, saoule !
Marie !
Ce soir là
Il bruinait
Il bruine toujours sur la Croix Rousse
Des phares traversaient la nuit
Une féerie que je vous dis
Une vraie féerie
Emue, Marie ?
Pas godasse, ma vieille
Jactes pas, miaules pas.
T’es une bonne cloche qu’ils disent les autres,
Les autres !
Et ce soir là
A l’ombre rougeoyante d’un rouge feu
Sous une couverture humide qui pue
Tu cries
Avec ta gueule cassée
C’est moi : Marie la juive et la Marie putain !
Marie vilaine
Vilaine !
Marie couches-toi là
Et tais-toi
Tais-toi, tais-toi
Qu’ils ont crié les autres
Laisses nous rêver
Rêver, rêver
Là-bas à Ainay
Dans la cité des cloches
Les battants sonnent
Rhône, gone, gone, Rhône
Le minuit !
Je vous salue Marie qu’ils ont dit pour rire
Je vous salue Marie par ta vieillasse saoule
Marie crucifiée
Marie pucelle
Marie salope
Le pont lézardé
Glissée sous l’arche avec courant d’air
La lune blanche
Des jours d’eau
Par dessus, le vent du ciel
La flamme bleue s’étire et chante
Son vieux
Qu’il lui a dit en se courbant la tête
Je te salue Marie, Marie vieillarde
Vieillasse aux rouges poux
Sous l’arche des ponts du Rhône
Des hommes rêvent, rêvent, rêvent …

L’OURSE VERTE

Beffroi des brouillards
Croche la tempête
Crache le cafard
Crèche l’ourse verte
Cité des brouillards
Des brumes
Des thunes
L’ourse verte fume

La vierge du Rhône
Mignarde et noire
Sa bouteille à Beaume
Du Beaujolais
Voire
Clairette de Die
Ou Saint Emilion
Sur les quais du Rhône
En tenant son gone
S’en va à tâtons

Par les quais qui fument
Echarpes de brume
Le fleuve allume
L’eau de ses lampions
La Croix Rousse triste
Feuille mauves, bistres
Ses collèges à pions
Ses traîne-soutannes
Croassent, croassent
Saintes confessions

A Fourvière se traînent
L’œil en coin, tous longs
Les croque-mitaines
De la Sainte-Onction

Beffroi des brouillards
Croche la tempête
Crache le cafard
Crèche l’ourse verte
Cité des brouillards
Des brumes
Des thunes
L’ourse verte fume.

L’armée française 1934-1945

L’armée française 1934-1945

J’ai retrouvé, dans mes archives, ce texte commis à une époque (1995) où je me suis retrouvé sur les bancs de la faculté de Rennes (25 ans après ma première expérience universitaire !). C’est une analyse qui n’a rien d’exhaustif puisqu’elle répond à la commande d’un texte court (10 pages maxi, avait dit le professeur …) alors que le thème pourrait certainement occuper plusieurs volumes.
Il est évident aussi que cette analyse est personnelle (elle s’appuie sur une étude de documents divers puisque je n’ai pas moi-même vécu la période incriminée) et donc sujette à réactions : n’hésitez pas à me faire part de vos désaccords, si besoin …(clic sur « contact« )
Je joins en annexe l’explication des sigles utilisés puisque, pour les plus jeunes, certains ne veulent plus dire grand’ chose.

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la médaille militaire (obtenue à titre posthume …) de mon grand’oncle, Abel Allain, tombé le 26 avril 1917 au Mont Cornillet (Marne)

L’ARMÉE EN FRANCE

Face à la NATION et à la RÉPUBLIQUE
– 1934-1945 –

Depuis l’An II, où apparaissent les vertus d’une armée populaire et républicaine, la masse des citoyens, hommes politiques et militaires compris, semble d’accord sur le rôle que doit remplir l’armée : elle existe pour défendre. S’il y a consensus sur l’objet à défendre (le territoire national et ses occupants), l’appel à une conscience unitaire et patriotique devient plus délicat lorsqu’on aborde l’aspect moral du problème : chacun a ses valeurs et les citoyens sont vite en désaccord sur ce qu’ils entendent par « nation ». En effet, le régime en place représente-t-il bien cette nation et défendre la nation revient-il à défendre indistinctement, suivant qui la gouverne, la République, ou l’Empire, ou la Monarchie restaurée, ou tout autre forme d’organisation nationale ? Rien n’est moins sûr et les dissensions se retrouvant alors sur les champs de bataille, bien des guerres, combats patriotiques à l’origine, se transforment-elles en lutte franco-française. Ces faits d’histoire amènent Marc Ferro à écrire que, mis à part le Grande Guerre de 1914-1918, « la France n’a pas tant le génie des armes que celui de la guerre civile. »

Depuis l’affaire Dreyfus où l’armée se retrouve au cœur du problème qui divise la France, l’on remarque que la Gueuse et la Grande Muette semble observer une sorte d’accord tacite qui les empêche de se mêler, l’une l’autre, des affaires concernant chacune. La Première Guerre Mondiale, où l’élan patriotique apparaît sans faille, illustre bien ce statut quo : affaires militaires et politiques sont, bien sûr, étroitement mêlées mais chaque antagoniste fait en sorte d’étouffer ses propres états d’âme par rapport à l’autre pour aller vers le même but : défendre la nation républicaine.

Ce parti pris de non-ingérence va se trouver mis à mal à la fin des années 1930 et cette situation semble être, paradoxalement, le fruit d’une victoire militaire (1918) que la nation est incapable de surmonter. L’armée du 11 novembre 1918 symbolisait le ciment fraternel où le pays tout entier s’était soudé face à l’ennemi héréditaire. La décennie qui précède la Seconde Guerre Mondiale lui laisse-t-elle la même place ? en 1934, l’armée se trouve confrontée à une situation de guerre civile latente. Cinq années plus tard, elle est au pied du mur et tout bascule alors.

Notre propos sera donc de montrer que, durant la période 1934-1945, l’armée française est amenée à se situer par rapport à une République et à une Nation en crise : crise politique intérieure où resurgissent les combats séculaires mais aussi crise intellectuelle et morale face à un monde en pleine évolution alors qu’aux frontières du pays s’affirment des totalitarismes de formes diverses.

Une analyse systématique et exhaustive des divers aspects de la situation de l’armée face à la Nation et à la République semblant difficile dans l’espace réduit de cet exposé, parti a été pris d’essayer de mettre en lumière les différents points du problème en privilégiant l’étude de quelques faits ou situations symptomatiques de l’évolution de la notion d’armée.

1934-1939 :
UNE ARMÉE FACE À UNE RÉPUBLIQUE VACILLANTE
ET À UNE NATION DIVISÉE.
POLITIQUES et MILITAIRES : la MÉFIANCE.

Le 6 février 1934 reste le jour où se sont stigmatisées les opposition au régime, oppositions venus de tous horizons. Aux difficultés intérieures (politique de déflation qui entretient une crise à perpétuité et laisse une population laborieuse sans défense contre le chômage) viennent s’ajouter de graves inquiétudes sur la situation internationale (avec, entre autres, l’échec de la Conférence de Genève sur le désarmement dès octobre 1933). C’en est fini de l’idée de sécurité collective et face aux agissements de l’Allemagne, la peur de la guerre devient une réalité tangible.

L’émeute du 6 février fait donc que rien n’est plus comme avant : le régime cède sous la pression de la rue. Au début du siècle, la république de Clemenceau ou de Briand aurait fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. En 1934, il n’en est rien : Daladier ne répond pas à l’offre du général Herlaut de faire monter sur Paris son régiment de char.

Méfiance des hommes politiques ? Il faut dire que l’entente entre civils et militaires n’est pas au mieux. L’anti-parlementarisme est de bon ton dans les milieux du haut commandement où il est dans la tradition de se méfier des hommes politiques en général, « tous ceux qui profitent des souffrances et de la mort des autres pour faire de belles phrases et de gros bénéfices ». L’attribution de chacun évoquée par Weygand dans ses Mémoires (« Rappelé au service ». Paris 1950) donne une idée de ce refus des militaires de prendre position dans le domaine politique : « il n’y a pas deux pouvoirs dans l’État mais un seul, le pouvoir civil qu’exerce le gouvernement en toute autorité. Il y a un chef militaire n’ayant autorité que sur l’armée et qui doit obéissance au gouvernement. »

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L’HÉRITAGE de la GRANDE GUERRE.

A la veille du Front Populaire, l’armée, dans son ensemble, n’est pas vraiment anti républicaine (même si quelques-uns restent farouchement opposés à la Gueuse, citons encore Weygand qui se contredit alors en affirmant en substance après la défaite « si je n’ai pas eu le Boche, j’ai tout de même réussi à mettre le régime par terre. »)

Paradoxalement, à un moment où une unité patriotique aurait été indispensable, l’armée française est profondément divisée, à l’image, d’ailleurs, de la société civile. Il y a un semblant d’union, certes, au travers de la fraternité des anciens de la Grande Guerre. Au poids psychologique des 1 350 000 Poilus restés dans les tranchées s’ajoute la présence bien réelle des 5 200 000 rescapés qui se retrouvent dans les différentes associations d’anciens combattants. Ici, la division est nette : si les Croix de Feu mobilisent au sein de l’UNC, les socialistes peuvent compter sur la FRAC et les communistes sont présents avec l’ARAC. Ces différentes tendances sont toutes aussi nombreuses le 6 février 1934, Place de la Concorde : les Nationalistes de l’UNC y côtoient les Ultra Pacifistes de l’ARAC. L’ensemble des mobilisables, qu’ils soient anciens combattants ou fils de ceux-ci, partira donc avec des idées politiques bien divergentes.

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Mon grand’père, Louis Houédé, revenu blessé de la Grande Guerre. Ses deux frères, mobilisés dès le départ, n’ont pas eu cette chance (!) : Joseph est mort le 2 octobre 1914 à Beaucourt (Somme) des suites de ses blessures et, 3 semaines plus tard, Appolynaire est abattu à Givenchy la Bassée dans le Pas de Calais (25 octobre 1914)

UNE ARMÉE AVANT TOUT DÉFENSIVE

Les cadres de l’armée qui sont pour la plupart des « anciens de 14 », se réfèrent également à cette mythologie du sacrifice héritée des hauts faits de la Grande Guerre. Prenant en compte l’énormité du sacrifice humain consenti alors, il y a chez eux un souci constant de ménager désormais le sang français, idée plus nuancée mais à rapprocher du « plus jamais ça » des poilus revenus, vaille que vaille, à la vie civile. Cette volonté d’économie des forces vives pousse l’armée à opter pour une politique essentiellement défensive, politique énergiquement défendue par la tranche non belliqueuse, pour ne pas dire pacifiste, de la hiérarchie militaire. Cette prise de position répond d’ailleurs aux souhaits de la Nation et renforce donc dans l’esprit français l’idée d’une armée au service du pays (l’esprit de conquête n’est plus populaire).

Sur la situation même de l’armée à la veille de la Drôle de Guerre, les avis sont partagés au sein du haut commandement militaire mais tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une propagande officielle qui présente l’armée française comme la meilleure d’Europe (le défilé du 14 juillet 1939 est à ce niveau un modèle du genre). Bon nombre de gradés de haut rang pensent que c’est vraiment une réalité …Mais certains, tel le général Vuillermin, sont alarmistes, surtout au regard de la situation de l’aviation. D’autres sont sceptiques sur l’utilité du maintien d’une infanterie « reine des batailles » et pensent plutôt que la force mécanique est promise à un bel avenir. Ainsi, un militaire obscur, Charles de Gaulle, écrit-il en 1934 un livre qu’il intitule « Vers l’armée de métier » et qui va à l’encontre des doctrines officielles.

Ce livre trouve écho chez un certain Marcel Déat qui estime quant à lui « qu’il est nécessaire et urgent de rapprocher l’armée de la nation par l’éducation physique de la jeunesse, l’entraînement des réserves, la mobilisation industrielle de la nation » (1936). Cette même année (1936), de Gaulle semble avoir (déjà !) des idées sur le rôle politique de l’armée quand il écrit à Paul Reynaud : « on ne concentre un pays que sur un sentiment : celui du péril couru. Ne vous semble-t-il pas que le moment soit venu pour vous de jeter au premier plan la question de nos armes ? Hitler n’a pas fait autre chose pour rassembler l’Allemagne …  » Et quand, en 1938, le colonel de Gaulle publie, en reprenant des notes assemblées pour le maréchal Pétain, « la France et son armée », il veut « mettre en relief ce qu’il y a d’émouvant dans le destin d’une nation qui s’élève et s’abaisse en même temps que sa force militaire. »

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Peinture de R. Dufy (détail)

QUI A DU MAL À CIBLER L’ENNEMI.

Ces idées nouvelles restent marginales et, dans son ensemble, l’armée n’est pas prête à l’autocritique alors même qu’elle se trouve confrontée au risque d’une agression extérieure. La réflexion semble en effet marquer le pas au profit d’une lutte intérieure effective contre le Bolchevisme : les idées communistes et, pour une bonne part, celles du Front Populaire, apparaissent aux yeux de nombre de militaires, en contradiction avec l’idéal du soldat, idéal fait de discipline, de rigueur, … (dans « l’Étrange défaite », Marc Bloch résumera cet idéal par « les valeurs d’ordre, de docile bonhomie, de hiérarchie sociale, un peu de ce sens national. ») L’internationalisme des Communistes, « l’esprit de jouissance et de facilité » souvent attribué, de manière facile, aux adeptes du Front Populaire, heurtent profondément les officiers de l’armée française qui se voient, entre 1934 et 1939, dans une situation identique à celle précédant la chute de l’Empire romain. Ajoutons à cela que certains chefs, tel Philippe Pétain, gardent un souvenir obsessionnel des mutineries de 1917, exclusivement attribuées à une volonté bolchevique de détruire le sentiment national français au profit de l’Internationale des prolétaires. Certains clament alors haut et fort que l’Allemagne est le meilleur rempart contre le « péril rouge » : leur ardeur guerrière à l’encontre du chancelier du Reich sen trouvera considérablement émoussée.

Il est donc bien difficile de donner une image unique et figée de l’armée française à la veille de la Seconde Guerre Mondiale tant elle apparaît comme peu homogène face à la situation interne de l’Hexagone et face à la montée des périls extérieurs :
– antiparlementariste pour une bonne part mais pas totalement antirépublicaine,
– nationaliste certes, mais avec des nuances : le souci de la paix peut justifier quelques entorses à cette idée,
– garante de l’unité nationale, c’est son rôle théorique, mais souvent préoccupée de l’unité de bons éléments avec mise à l’écart de toute une partie d’indésirables dont les « Moscoutaires ».

APRÈS LA DÉFAITE :
L’ACCOMMODEMENT ViCHYSSOIS
ET LES PREMIERS RÉFRACTAIRES.

L’ARMÉE PERDUE.

La France se retrouve donc, en 1939, au sein d’un processus qui l’entraîne irrémédiablement au conflit. Pour certains historiens, 3 jours (du 13 au 15 mai) suffiront à l’armée pour perdre la guerre. Savoir ensuite qui était responsable, si la défaite était prévisible, si l’armée voulait vraiment se battre et gagner, savoir si, matériellement, elle le pouvait, autant de questions qui ont donné et donnent encore lieu à des réponses très diverses, parfois contradictoires.

Le rapport Dufieux, rédigé à la demande de Weygand et daté du 7 juillet 1940, montre que tout n’est pas si simple et que les explications lapidaires qui ont suivi la défaite masquait souvent la totale incompréhension de l’ensemble des acteurs et spectateurs de « l’ouragan Blitzkrieg ».

L’armée française laisse, en quelques semaines, 120 000 morts sur le terrain (proportionnellement, c’est davantage que dans l’enfer de Verdun) et 250 000 blessés. La défaite s’inscrit également en chiffre de prisonniers : 1 850 000 se retrouvent dans les oflags et stalags (ils seront encore 940 000 en 1944 et 37 000 sont morts en Allemagne).

Ces prisonniers seront un souci constant pour les familles françaises qui tentent, par colis interposés, de combattre leur solitude et cet ennemi de tous les jours qu’est la faim.

Officiellement, l’État Français s’occupe d’eux (Hitler ne l’a-t-il pas autorisé à être la « puissance protectrice de ses propres captifs » !). Le Maréchal leur prêche donc une sorte de « patriotisme passif » au travers des Cercles Pétain qui, à vrai dire, ne connaissent pas un vif succès. Pour ces prisonniers, officiers et hommes du rang, le pays semble bien les avoir abandonné et les problèmes de survie prennent le pas sur les considérations politiques.

L’ARMÉE D’ARMISTICE.

Quand le général Hutzinger est autorisé, le 22 juin 1940, à signer la convention d’armistice, le potentiel militaire se trouve neutralisé : l’armée d’armistice n’aura plus qu’un rôle de maintien de l’ordre intérieur. C’est en effet un ordre nouveau qui s’établit à partir du 25 juin, l’acceptation par Philippe Pétain des conditions d’armistice laissant supposer déjà qu’il entraînera le pays dans la voie de la collaboration avec les vainqueurs. L’homme de Verdun va s’efforcer de prouver à tous que « l’honneur est sauf » même si les prisonniers français apparaissent désormais comme de véritables otages politiques, même si l’armée est hors de combat pour bien longtemps, même si personne n’est dupe du désintérêt apparent du Reichfurher pour les flottes aériennes et navales.

Une bonne partie des cadres de l’armée française entoure Pétain : généraux et amiraux font irruption dans les hautes sphères de Vichy. Ne retrouvent-ils pas dans la Révolution Nationale, les idéaux de rigueur et de discipline qui permettront le « redressement intellectuel et moral » du pays face à « l’esprit de jouissance » qu’ils avaient tant décrié ? Tous ces militaires adhèrent donc de plein coeurà un régime qui leur permet de prendre leur revanche sur les parlementaires et d’entrevoir un avenir sans Bolcheviks.

DISSIDENTS ET RÉFRACTAIRES

Il y a cependant des militaires, et des civils, qui refusent l’engrenage de la défaite et de l’armistice. Si, le 17 juin 1940, Pétain (« le coeur serré ») se décide à cesser le combat, un sous-secrétaire d’état à la guerre que nous avons déjà cité comme auteur (… sans grand succès !), peu connu des Français, Charles de Gaulle, s’exile à Londres et lance un appel à continuer la lutte. D’autres militaires ont moins marqué la période mais ils existent : en même temps que de Gaulle, le général Cochet appelle les hommes placés sous ses ordres à ne pas désarmer

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assiette commémorative : de Gaulle et le 6 juin 44 …
Détail amusant : à ce moment, de Gaulle est à Alger !

De Gaulle sera donc la figure emblématique des Français Libres, ceux-là même qu’à Vichy, on appelle « dissidents ». Le but de leur chef est clair : « remettre dans la guerre non seulement les Français mais la France. » Derrière la dissidence gaullienne, il y a donc un projet politique : après Montoire, il n’y a plus de gouvernement français et le but de la lutte est d’en rétablir un. Sera-t-il républicain ? Certains reprochent à de Gaulle de n’être pas très clair à ce sujet … mais, pour lui et dans l’immédiat, il est d’abord important de se battre. Il faut noter ici que l’appel de de Gaulle est un véritable appel à tous les Français, un « aux armes, Citoyens ! » dans la tradition des révolutionnaires de l’An II. Le clivage civil-militaire est aboli : en même temps qu’il estime que le gouvernement n’existe plus, le futur chef des F.F.L. ôte à ce qui reste de l’armée officielle toute légitimité patriotique.

Bâtir une France libre dotée d’une armée ne se fait pas sans mal. Même s’il réunit très rapidement autour de lui bon nombre d’officiers subalternes de qualité (dont Leclerc et Koenig) et quelques (rares) officiers supérieurs (dont Catroux), les combattants se laissent désirer (7 000 en juillet 1940 et la malheureuse affaire de Mars El Kébir n’arrange pas le recrutement !) et l’Empire tarde à basculer (l’échec de Dakar en septembre 1940 n’est pas là pour faire accélérer le mouvement). Cela n’est pas la preuve d’un maréchalisme à tout crin mais, pour beaucoup, officiers et hommes du rang rescapés de la défaite, il s’agit d’un problème de conscience : « la difficulté était devenue, non pas de faire son devoir, mais de le discerner » (François de Labouchère, Armée de l’Air en 1940).

Les dissidents existent cependant et le gouvernement de Vichy se découvre bientôt une autre épine dans le pied : les réfractaires, à l’intérieur même du pays, s’organisent peu à peu. Civils pour la plupart, ceux-là se veulent cependant membres d’une armée. Ainsi, l’OCM fait-elle appel à des officiers d’active et de réserve pour assurer son encadrement. Il y a au départ un déficit important en armes et en moyen financiers et les premières actions seront souvent des actes individuels (tel le geste de Jean Moulin). Il faut attendre 1941 pour que réseaux et mouvements commencent à s’organiser vraiment et portent des coups (souvent symboliques, au départ) à la fois en direction de l’ennemi et en direction des collaborationnistes.

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Ces deux mouvements, dissidents et réfractaires, qui tendent à remplacer une armée « démobilisée » se connaissent mal et marchent donc souvent parallèlement. Il n’en reste pas moins que nous voyons apparaître à ce moment une nouvelle armée, corps informel, certes, mais qui renoue avec l’idéepatriotique et n’hésite pas à rompre le pacte tacite de séparation des pouvoirs qui existe entre les politiques et les militaires depuis 1910 : les armées de la reconquête du territoire national se donne un rôle politique et veulent assurer également la restauration d’un système.

COLLABORATION MILITAIRE
ET RECONQUÊTE NATIONALE.

VICHY ET LA COLLABORATION MILITAIRE.

Une part de l’armée française reste donc fidèle (pour diverses raisons) à l’État Français (dans l’Hexagone mais aussi dans l’Empire : 120 000 hommes, relativement bien encadrés, sont en Afrique sous les ordres de Weygand) et se pose alors le problème de son statut ausein d’une collaboration d’état.

Officiellement, Philippe Pétain refuse toute collaboration militaire (il le réaffirme dans une lettre à Weygand en novembre 1940) mais le 11 octobre 40, il s’est dit « prêt à une collaboration dans tous les domaines ». en mai 1941, Darlan (Protocoles de Paris) envisage de fournir aux troupes de l’Axe un soutien logistique dans l’Empire et de faire de Dakar un point d’appui pour la Kriegsmarine. Un conflit armé est même envisagé contre les États Unis et la Grand Bretagne.

Cette collaboration, fluctuante il est vrai, est donc réelle, au moins dans les esprits et compte tenu de l’existence de « réfractaires » et de « dissidents », elle déclenche en fait une véritable guerre franco-française.

Le 27 novembre 1942, avec l’opération Lila, l’armée d’armistice se trouve désarmée et démobilisée bien qu’elle fait preuve au moment de l’invasion de la zone libre d’une attitude correcte(« l’armée française, loyale, aide les troupes » écrit le maréchal Runstedt). La collaboration militaire est économique : entre 1940 et 1943, le matériel de guerre fourni par l’État Français au Reich représente 31 milliards de francs, pour moitié en matériel d’aviation. Cette situation laisse clairement entrevoir que la collaboration d’état prêchée par Pétain (qui rève encore de contreparties, de même que Laval) n’est, aux yeux du Führer, qu’une formalité sans suite : il s’agit plus, selon le mot de Jean Pierre Azéma de « collaboration presse-citron ».

Du côté des collaborationnistes parisiens, l’aide à l’Allemagne nazie, sous forme militaire, est une notion plus réelle qui s’inscrit dans la perspective de la lutte d’une nouvelle Europe contre le Bolchevisme. C’est ainsi que la Ligue Française des Volontaires contre le Bolchevisme (LVF qui constitue le 630ème régiment de la Wehrmacht , sous uniforme allemand) franchit le pas et combat (assez mal !) aux côtés des troupes de l’Axe. Doriot s’y engage dès septembre 1941. Notons tout de même que cette LVF n’est pas trop en estime à Vichy où l’on craint la formation d’un contre pouvoir parisien (un « gouvernement populaire » dirigé par Doriot) et n’est pas très attendue par le Furher qui limite ses effectifs à 15 000 hommes (ce chiffre ne sera d’ailleurs jamais atteint).

en juillet 1943, l’État Français franchit un nouveau pas en autorisant la création d’une sturmbrigade française au sein de la Waffen SS (connue sous le nom de Brigade d’Assaut).

La Milice, créée le 30 janvier 1943, se présente comme une police politique et paramilitaire qui s’éloigne donc de ce fait de l’armée, même si elle sera utilisée dans la lutte interne contre les maquis (ce sera le rôle de la Franc Garde, partie armée et encasernée de la Milice).

Notons qu’au dernier moment (novembre 1944), les restes de la 7ème strumbrigade de la Waffen SS, de la Franc Garde, de la LVF et des nouveaux volontaires formeront la Division Charlemagne au sein de la Waffen SS : ces 7 500 hommes seront envoyés sur le front de Poméranie où ils seront décimés (3 000 tués).

DANS L’OMBRE, UNE ARMÉE
ET DES FINALITÉS POLITIQUES.

Face à ces éléments d’armées qui choisissent le côté du vainqueur, une autre armée s’organise dans le pays même.

En août 1941, le PCF entre dans la résistance armée et s’attaque directement aux troupes d’occupation. Cette tactique qui soulève des représailles sanglantes est souvent sujette à critique mais les Communistes se regroupent dès 1942 au sein des FTP et mettent sur pied une armée clandestine qui est un modèle du genre (« seule organisation qui lutte efficacement contre les Allemands », dira le colonel Rémy). La lutte armée, mais ici cela n’est pas étonnant, se double d’un véritable programme politique qui s’appuie sur le Front National de lutte pour l’indépendance de la France.

Dans les milieux non communistes, le regroupement d’éléments armés s’organise de la même façon : ainsi, bon nombre de cadres de la défunte armée d’armistice se retrouve dans l’Organisation Métropolitaine de l’Armée qui deviendra l’ORA. De tendance très giraudiste, cette organisation se présente comme le pendant hexagonal de l’armée d’Afrique.

Le Service du Travail Obligatoire (STO) va avoir l’effet « pervers » de pousser à la création des maquis appelés, par dérision, « armée Sauckel » (du nom du planificateur allemand de récupération de la main d’œuvre). L’hiver 1942 voit ainsi la naissance de groupes militaires locaux qui, s’ils n’ont pas toujours, faute de moyens, toute l’efficacité pratique souhaitable, pèsent tout de même d’un certain poids dans les orientations stratégiques et politiques d’ensemble.

Cette levée de réfractaires de plus en plus nombreux et issus de tous les horizons fait que l’on peut parler, en 1943, d’une véritable armée de l’intérieur (idéologiquement hétéroclite et sans uniforme) qui participe à poser les fondements d’un réel état clandestin. Ce sera d’autant plus vrai à partir du moment où est créé le Conseil National de la Résistance (27 mai 1943) qui permet à cette armée de l’intérieur de converger avec les forces libres de l’extérieur. La voie est ouverte pour une armée populaire qui, outre la tâche de reconquête du territoire national, devra mettre sur pied un nouveau système politique.

DISSIDENCE :
ACTION MILITAIRE ET ACTION POLITIQUE.

En Afrique du Nord, la neutralité de Weygand qui s’appuie sur sa fidélité au Maréchal pousse les Anglo-américains à exclure de l’opération Torch (printemps 1942) toute participation des troupes françaises. Par la suite, les Américains, avec Murphy, se rapprochent de Giraud pour associer l’armée française qui apparaît comme un réservoir de combattants assez intéressant. Giraud est un militaire et n’a que des projets militaires. La politique ne l’intéresse pas et il est hostile à toute idée de gouvernement provisoire. Il n’en va pas de même pour Charles de Gaulle. Celui-ci apporte certes de l’importance aux opérations militaires qu’un Leclerc ou un Koenig mènent en Afrique (la résistance de Bir Hakeim en mai-juin 1942 aura une répercussion importante dans l’opinion publique) mais il voit plus loin : pour rétablir la souveraineté française, il ne suffit pas d’un état major de campagne, il faut aussi un gouvernement. Bien évidemment, les Anglo-américains entrent plus facilement dans le jeu de Giraud : ils ont leur propre conception de l’après-guerre qui ne donne pas au rétablissement de la République Française une priorité immédiate (The Allied Military Government of the Occupied Territories n’est pas là pour rien !). A la conférence d’Anfa (janvier 1943), ils s’engagent cependant à équiper une dizaine de divisions françaises et tentent, en y invitant Giraud et de Galle, d’aplanir les difficultés qui pourraient surgir du choc des deux personnalités.

Jean Monet poussera Giraud à se rapprocher des thèses gaulliennes et l’amènera à reconnaître, dans son discours du 14 mars 1943, que remettre en place les institutions républicaines est l’une des tâches des combattants français. Avec l’arrivée de de Gaulle à Alger en mai 1943, l’influence de Giraud s’amenuise y compris dans le cadre de l’armée : les FFL attirent davantage que l’armée conformiste de Giraud. Les différences demeurent cependant et l’on verra ainsi, après la victoire de Tunis, deux armées françaises défiler séparément.

Arrivé à ce stade, de Gaulle énonce clairement que le pouvoir militaire doit être subordonné au pouvoir civil et il arrive à ses fins : le commandant en chef des forces armées (Giraud) sera nommé par décret et le président du Comité de Libération Nationale (lui-même) est élu et rééligible.

S’UNIR POUR VAINCRE.

L’unité nationale reste donc à créer, la question lancinante des institutions politiques qui divise, à l’extérieur, certaines personnalités ne risque-t-elle pas de se poser avec davantage d’acuité dès lors que se retrouveront dans le même combat final les forces de l’intérieur et celles venues de Londres ou d’Afrique ? La notion que l’on va alors avoir de l’armée est capitale.

On l’a vu, les difficultés ne manquent pas quand il faut réunir les frères séparés de l’armée d’Afrique et les FFL. Le général Koenig se montre ici diplomate et la constitution, sous la seule autorité du général Juin, de divisions nées de choix opposés pour former le corps expéditionnaire français en Italie marque la réussite de la politique de « l’amalgame » chère à de Lattre. Pour lui, « il faut que l’ensemble des troupes forme une armée et non une juxtaposition d’unités ».

Le problème se pose de manière plus accrue lorsque se rencontrent les armées de l’extérieur et celle de la Résistance. Il semble que les dirigeants du GRPF n’aient pas pris conscience très tôt des difficultés que cela allait poser : on avait en effet pensé à incorporer des individus, pas des unités entières de FFI. Or l’action des FFI en 1944 a prouvé l’efficacité de ces troupes mais elles ont souvent une certaineméfiance face à cette armée d’Afrique de type traditionnel, voirecolonial. En fin de compte, le commandement militaire va demander aux FFI qui souhaitent continuer la lutte de signer un engagement jusqu’à la fin de la guerre. Les autres seront désarmés pour éviter la survie, en province, de bandes armées susceptibles de désordres (ou de contre-pouvoir, même si cela n’est pas dit).

De Lattre réutilise la formule de l’amalgame et la 1ère armée française s’enrichira ainsi de 114 000 FFI. Pour lui, le but est clair : former une armée nationale avec des éléments venus de tous horizons politiques. Bien entendu, il ne lui donne aucun rôle politique : la Gueuse et la Grande Muette retrouvent chacune leur rôle.

POUR CONCLURE…

Le cheminement de l’armée française dans la période qui s’étend des troubles de 1934 à la fin de la reconquête du territoire national au printemps 1945 est donc un périple mouvementé où toutes les phases possibles d’une prise de position face au pays et au régime sont représentées.

Nous avons, au départ, une armée qui, devant l’opinion, ne se préoccupe pas d’affaires politiques même si l’attitude de ses membres nous la montre partie prenante, d’un côté ou de l’autre, des soubresauts qui divisent la Nation. Elle est, de ce fait, peu à même de répondre à sa mission de « rassembleur » patriotique, mission qu’elle feint cependant de considérer comme essentielle puisqu’elle se présente comme seule garantie de l’intégrité nationale. Mais elle est à l’image de la Nation : trop divisée de fait.

La défaite de 1940 la plonge dans le désarroi le plus total. Ses membres, du moins ceux qui restent libres, doivent choisir entre un système politique pour qui beaucoup ont les yeux de Chimène mais qui ne peut plus leur donner aucun rôle militaire et quelques hommes, des « dissidents », qui font fi du dogme, bien militaire, d’obéissance aux chefs pour tenter de renouer avec la démocratie.

D’un côté comme de l’autre, il y a un choix et il est politique. Tous doivent franchir le pas, même si certains le font tout en se gardant bien de l’admettre.

Face à cette armée de militaires ou, du moins, ce qu’il en reste, s’organise, lentement au tout départ mais de plus sûrement, une troupe de civils, une armée sans uniforme, hétéroclite idéologiquement et qui tient à ses différences. Ses buts sont clairement avoués et sont d’ordre politique : le combat armé n’est qu’un moyen et il doit permettre de rétablir, d’abord, l’unité nationale, ensuite, l’ordre républicain et cela même si, pour tels ou tels, les mots ne recouvrent pas le même rêve. En entrant dans l’Histoire « par la grande porte », cette armée fera quelque peu oublier celle de la défaite et le choix, parfois douteux, de quelques-uns de ses membres : face à la Nation, elle sera populaire, patriotique et républicaine. D’elle et de son amalgame avec les troupes officielles restées hors du compromis vichyssois, naîtra l’armée de la IVème République. Paradoxalement, cette armée, porteuse au départ de l’idée démocratique, va très rapidement se trouver engagée dans des conflits où elle aura à interdire à d’autres peuples le « droit à disposer d’eux-mêmes ».

Dans le discours de Bayeux (16 juin 1946), le général de Gaulle parlait de l’écroulement de « l’échafaudage d’une autorité qui n’était que fictive, bien qu’elle fut, en apparence, constitutionnellement fondée. » Face aux peuples d’Indochine et d’Algérie, l’armée de libération qu’il avait personnalisée sera lâchée pour empêcher l’écroulement d’un échafaudage du même type.

Dans la forêt des sigles :

UNC : Union Nationale des anciens Combattants (organisation la plus forte qui regroupe en 1934 300 000 adhérents. Proche des Croix de Feu, extrême droite).

ARAC : Association Républicaine des Anciens Combattants (regroupe les gens de gauche).

FFL : Forces Françaises Libres (volontaires recrutés par de Gaulle avec l’autorisation de Churchill après leur accord du 7 août 1940).

OCM : Organisation Civile et Militaire (un des premiers noyaux de résistance créé en juillet 1940 et sans orientation politique précise).

FTP : Francs-Tireurs et Partisans, on dit aussi FTPF pour Francs-tireurs et Partisans Français (Créés dès 1940, ces groupes, très actifs, d’obédience communiste furent intégrés aux FFI en février 1944 mais gardèrent toujours leur indépendance idéologique. Ils furent les parents pauvres de la résistance en ce sens qu’ils bénéficièrent moins de l’aide alliée et gaulliste … on devine pourquoi !)

ORA : Organisation de Résistance de l’Armée (elle est essentiellement encadrée par des officiers de l’ancienne armée régulière et représente la tendance droite face aux FTP).

FFI : Forces Françaises de l’Intérieur (le nom apparaît en février 1944 et regroupe l’ensemble des forces de résistance en France même sous l’autorité de Koenig).