Josselin fait partie de mon enfance. J’ai grandi à Mohon, dans le canton de La Trinité-Porhoët, et Josselin était la ville de mon école primaire puis de mon collège, publics tous les deux.
Mon père y a travaillé au CEPRODA, le Centre de promotion et d’orientation des agriculteurs, lorsque nous sommes arrivés dans le Morbihan. Il a aussi beaucoup contribué au Chardon, un journal local d’information publié à Josselin. Quand le CEPRODA a fermé, il est devenu apiculteur et horticulteur, et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé à vendre ses produits sur les marchés, devant la basilique.
Pendant ces marchés, avec mes sœurs, nous parcourions les rues médiévales. Avec l’école, nous avions visité le château. La Maison du Papegault appartient à ce même paysage, à ces images de ma vie avant mes seize ans, où les lieux et l’histoire familiale se retrouvent forcément un peu mêlés.
L’annonce de sa restauration est donc l’occasion de revenir vers cette maison, mais aussi de suivre un peu son nom. Papegault… un mot qui nous entraîne assez loin des étals du marché, du côté des oiseaux de bois et des habitants qui s’exerçaient à défendre leur ville.
La maison se trouve à l’angle de la rue des Trente et de la place de la Congrégation. La Fondation du patrimoine indique qu’elle fut construite en 1624 par Louis Piechel, probablement marchand. Nous sommes donc au XVIIe siècle, même si les pans de bois se fondent aujourd’hui dans l’image médiévale de Josselin. Fondation du patrimoine
Son état imposait une intervention. Dans son bulletin de l’été 2023, la commune expliquait que le diagnostic avait révélé des planchers et une charpente gravement fragilisés par la pourriture, les insectes et un champignon lignivore, au point de faire craindre un effondrement. Le bâtiment avait été fermé au public et des travaux de sécurisation réalisés en juin. L’inscription aux Monuments historiques, acquise dès mars 1935, ne dispense malheureusement pas d’entretenir les bois et de surveiller ce qui les attaque. Josselin Mag, été 2023, p. 14
Mais revenons à notre papegault.
Ce mot, que l’on rencontre aussi sous les formes papegaut ou papegai, désignait autrefois le perroquet. Dans le jeu qui en a pris le nom, l’oiseau était une cible de bois ou de métal, placée en hauteur, sur une perche, une tour ou dans un arbre. Il fallait l’abattre depuis le sol, ce qui demandait une certaine adresse. Celui qui y parvenait devenait roi du papegault. Une royauté à conquérir en visant juste. Archives patrimoniales d’Angers

Pour comprendre comment un oiseau avait pu prendre cette importance, il faut remonter vers les derniers siècles du Moyen Âge. Les compagnies d’archers et d’arbalétriers se développent dans les villes, et les troubles de la guerre de Cent Ans renforcent l’intérêt de leur entraînement. La pratique dépasse d’ailleurs largement la Bretagne : les archives d’Angers en racontent aussi l’histoire. Nantes obtient son jeu de papegaut en 1407. Archives patrimoniales d’Angers
Les archives municipales de Quimper rappellent le problème auquel les villes bretonnes étaient confrontées : l’armée ducale ne pouvait les protéger toutes contre les bandes armées. Les habitants s’équipaient et s’exerçaient donc au tir, avec l’encouragement des ducs, qui accordaient des privilèges à cette force d’appoint. Pour Quimper, la première lettre ducale connue remonte à 1483. Ville de Quimper
On comprend l’intérêt de l’exercice : une muraille demande des hommes capables de la défendre. Mais il faut aussi se garder d’imaginer une population entière prenant spontanément les armes, sans organisation ni autorité. Les permissions et les privilèges montrent au contraire combien cette pratique pouvait être encadrée par le pouvoir.
À Quimper, les compagnies réunissaient notamment nobles, bourgeois et artisans. Les armes évoluaient : l’arc, l’arbalète, puis l’arquebuse et le fusil. Le titre de roi durait un an et s’accompagnait d’avantages très concrets, dont l’exemption du fouage et le droit de vendre quinze pipes de vin sans acquitter certaines taxes. L’honneur de la victoire pouvait donc se prolonger dans les affaires du vainqueur. Ville de Quimper

Un récit publié en 1885 par la Société archéologique du Finistère nous donne un détail assez parlant du cérémonial quimpérois. Après avoir abattu l’oiseau, le tireur était conduit à la chapelle du Pénity, où il jurait avoir chargé son fusil « loyalement et sans fraude ». Le sénéchal l’autorisait alors à emporter son trophée et à bénéficier des droits attachés à sa victoire. Même pour devenir roi d’un oiseau de bois, il fallait donc quelques formalités. J. Trévédy, « Promenade à Quimper », 1885
Et Josselin dans tout cela ?
Il existe bien une mention locale, au-delà du dossier de restauration. Dans un texte d’Hervé du Halgouët consacré au Porhoët, reproduit sur InfoBretagne, le papegault est décrit comme un divertissement apprécié à Josselin, destiné à former la jeunesse aux exercices militaires. L’auteur évoque les différentes armes employées et précise qu’il fallait abattre le dernier morceau de l’oiseau pour obtenir le prix. Hervé du Halgouët, texte reproduit sur InfoBretagne
Cette mention donne une piste pour l’histoire du jeu dans la ville. Elle ne nous apprend cependant pas quel rôle jouait la maison de Louis Piechel. La Fondation du patrimoine rattache son nom à cette pratique, mais les documents consultés ne permettent pas d’en faire le siège d’une compagnie ni la demeure d’un roi du papegault. Pour aller jusque-là, il faudrait retrouver des actes, des comptes ou des règlements qui relient précisément le bâtiment aux tireurs.
Au fil du temps, l’entraînement avait aussi pris la forme d’une fête, avec ses honneurs et ses intérêts matériels. Il serait donc un peu rapide de raconter plusieurs siècles de papegault comme une histoire militaire demeurée inchangée. À Quimper, les archives municipales soulignent justement cette transformation progressive en jeu populaire. Ville de Quimper
La suppression générale des papegaults bretons relève d’un arrêt du Conseil d’État du 7 mai 1770, après la démarche engagée par les États de Bretagne en 1768. L’inventaire des archives de Nantes en conserve la référence : les droits des vainqueurs sont transférés aux hôpitaux, pour contribuer à l’accueil et à l’entretien des enfants abandonnés. Une partie des ressources attachées au tir change ainsi de destination. Archives de Nantes, série EE, cote EE 45
À Josselin, c’est désormais l’avenir de la maison qui se prépare. Sélectionnée par la Mission Patrimoine en septembre 2026, elle doit faire l’objet de travaux à partir d’octobre, avec une fin prévisionnelle annoncée pour 2029. Le projet prévoit le retour de l’office de tourisme au rez-de-chaussée pendant la saison, ainsi que des expositions hors saison ; des résidences d’artistes sont également à l’étude. Fondation du patrimoine
Pour moi, cette maison reste dans le même paysage que la basilique, les marchés de mon père et les rues parcourues avec mes sœurs. Son histoire précise avec le papegault demande encore à être éclaircie. Ce serait une belle chose de pouvoir la découvrir, un jour, en poussant de nouveau sa porte.
Pour prolonger la promenade : le château de Fougères et Suscinio, château de Rhuys.
Illustrations générées par IA pour cette proposition d’article. La première s’appuie sur une photographie du bâtiment ; les deux autres sont des évocations historiques ou symboliques.
Illustration d’ouverture : la Maison du Papegault à Josselin, dessinée d’après une photographie publiée par la Fondation du patrimoine. Elle ne représente pas un projet de restauration.
