À l’approche de Samain, l’Écomusée de la Bintinais rouvre un chapitre que l’on croyait volontiers rangé avec les vieux grimoires. Pourtant, les sorts, les guérisseurs et les protections n’appartiennent pas seulement aux légendes bretonnes. Ils ont laissé des traces dans les fermes, dans les familles et, surtout, dans les voix conservées par Dastum.
Il y a des titres qui viennent vous chercher au détour d’une veille. « Campagnes ensorcelées » est de ceux-là. Ce dimanche 18 octobre, à la Bintinais, l’Écomusée du pays de Rennes propose de partir sur les traces du vol de beurre, des saints protecteurs du bétail, des prêtres qui faisaient de la « physique » et de ceux que l’on allait trouver lorsque le malheur semblait avoir élu domicile dans une ferme.
À quelques jours de Samain, l’occasion était belle. Le piège l’était tout autant, vous en conviendrez : quelques silhouettes noires, deux ou trois chaudrons, un soupçon d’Halloween et nous voilà repartis pour une Bretagne de carte postale, peuplée de paysans crédules et de sorcières commodément disparues.
Or ce n’est pas du tout ce que racontent les sources.
Je ne chercherai donc pas à savoir ici si un sort peut tarir le lait d’une vache, coucher un troupeau ou attirer les pannes sur une exploitation. J’en serais bien incapable et, au fond, ce n’est pas la question. Commençons plutôt par écouter : qui parle ? De quoi se souvient-on ? Que faisait-on lorsque les explications habituelles ne suffisaient plus ? Et pourquoi certaines paroles ne se livrent-elles qu’à ceux qui acceptent de ne pas en rire ?
Le vétérinaire qui écoutait les anciens
Christophe Auray n’est pas parti à la recherche d’un sabbat. Vétérinaire de formation, il a commencé en 1998 une enquête sur la médecine populaire des animaux. Pendant deux ans, il a fait du porte-à-porte dans plusieurs communes du pays gallo, principalement auprès d’anciens éleveurs laitiers âgés de plus de soixante-dix ans. Son questionnaire parlait de remèdes, de saints et de fontaines guérisseuses, de guérisseurs et, enfin, de sorcellerie.
Les chiffres donnent déjà une autre épaisseur au sujet. Sur 175 personnes interrogées au cours de cette première enquête, 99 ont raconté une anecdote liée à la sorcellerie. Dans 46 cas, la famille avait été directement concernée ; dans 26, le problème s’était déroulé dans la ferme pendant la vie professionnelle du témoin. Auray a également rencontré treize guérisseurs, deux rebouteux, quatre magnétiseurs et une désenvoûteuse.
Nous ne sommes plus dans le vague « autrefois, on croyait que ». Nous avons des témoins, des lieux, des activités agricoles et des récits familiaux. L’information n’établit pas la cause surnaturelle des événements — elle établit quelque chose d’autre, que l’on oublie trop facilement : ces événements ont été vécus et racontés sous le nom de sorcellerie.
Les recherches se sont ensuite poursuivies en Haute et en Basse-Bretagne. Entre 2000 et 2005, Auray a interrogé 215 personnes, dont une centaine en Bretagne bretonnante. Trente-neuf d’entre elles ont apporté des informations sur les guérisseurs et la sorcellerie. Devenu vétérinaire rural autour de Plumelec, il écrit avoir assisté, dans sa clientèle, à trois situations considérées comme des envoûtements. Entre 2006 et 2016, trente-sept personnes lui ont encore confié une situation contemporaine de ce type.
Voilà peut-être le premier étonnement : la moissonneuse-batteuse, le vétérinaire et le téléphone portable n’ont pas fait disparaître le monde des sorts. Ils cohabitent. Certes, l’image est moins commode que celle d’une sorcière sur son balai, mais elle est autrement plus intéressante.
Quand le lait ne voulait plus devenir beurre
Dans une petite ferme, une vache qui ne donne plus, ce n’est pas seulement un animal malade. C’est une part de la nourriture, du revenu et de l’équilibre du foyer qui disparaît. Quant au beurre, il ne tombe pas du ciel — même en Bretagne. Il faut traire, laisser reposer, baratter, recommencer. Lorsque le lait refusait obstinément de prendre, l’échec avait quelque chose d’aussi concret qu’incompréhensible.
Le vol de beurre revient ainsi dans les traditions recueillies en Bretagne. Selon les régions, on parlait de riboterez-noz, de « tireuses de beurre » ou de « caillebotoux ». Le mot désignait moins un larcin ordinaire qu’une captation invisible : quelqu’un, par jalousie ou malveillance, aurait détourné à son profit la fécondité du troupeau et le fruit du travail de la ferme.
Le catalogue de Dastum en conserve une trace particulièrement parlante. Un enregistrement réalisé le 19 août 2000 à Saint-Martin-sur-Oust, dans le fonds Christophe Auray, est indexé sous quatre mots : beurre, prêtre, sel, sorcellerie. Quatre mots seulement, et toute une scène se dessine : le produit menacé, le recours religieux, la matière protectrice et le nom donné au mal.
Dastumedia permet la consultation de ces archives dans un cadre privé. Ce droit d’écoute n’est pas encore un droit de reproduction : avant de publier les paroles exactes d’un témoin, il faudrait donc obtenir l’autorisation de les citer. Ce n’est pas un obstacle, simplement la règle du jeu lorsque l’on veut transmettre une voix sans se l’approprier.
Un témoignage beaucoup plus ancien, publié au XIXe siècle dans la revue Mélusine, décrit ce que l’on pratiquait autour de Lorient le premier mai : nettoyer l’étable, brûler autour d’elle des ronces, du laurier, du sureau ou du cuir, puis faire rentrer les vaches à reculons. Une ronce enracinée à ses deux extrémités était ensuite fixée au-dessus de la porte. On peut sourire de la manœuvre — les vaches, probablement, beaucoup moins — mais chaque geste obéit à une logique : purifier, fermer le passage, inverser l’action supposée du voleur de beurre.
Le sacré ne s’arrêtait pas à la porte de l’église
Dans ces récits, le prêtre n’est pas toujours l’adversaire de la croyance populaire. Il en est parfois l’un des acteurs. Du XIXe siècle au milieu du XXe, rappelle Christophe Auray, les végétaux bénis lors des Rameaux, de la Saint-Jean ou de la Fête-Dieu revenaient à la maison et entraient dans l’étable. Le prêtre pouvait asperger les lieux d’eau bénite, prier, allumer des cierges et intervenir lorsque l’on soupçonnait un envoûtement. On lui attribuait même, selon les cas, la capacité de lever un sort ou d’en jeter un.
Ce voisinage entre religion et magie nous gêne surtout parce que nous aimons les frontières bien rangées. Dans la ferme, elles l’étaient beaucoup moins. Le laurier bénit côtoyait le sel, l’oraison accompagnait le végétal, le saint protégeait la bête et le désenvoûteur pouvait prendre le relais lorsque le curé ne venait plus.
Et ces gestes n’ont pas tous disparu. Auray a relevé du sel bénit ou magnétisé, de l’eau bénite répandue sur l’ensilage de maïs, des médailles de saint Benoît attachées aux clés du tracteur et du laurier bénit dans les étables. À Maure-de-Bretagne, un agriculteur avait reçu le conseil de suspendre à l’entrée de l’écurie du gui cueilli sur une épine blanche avant le lever du soleil. En 2012, après avoir consulté un désenvoûteur, un éleveur a planté une branche de noisetier devant son poulailler industriel afin de le protéger d’un regard jugé maléfique.
Le tracteur et la médaille, le bâtiment industriel et la branche de noisetier : voilà l’image qu’il faudrait garder. La modernité n’efface pas toujours les anciens gestes ; elle leur fournit parfois un nouveau porte-clés.
Dans un rayon de vingt kilomètres autour de Plumelec, Auray estime même que des bouquets végétaux destinés à soigner les dartres du bétail étaient encore présents dans au moins une ferme sur deux au moment de son enquête de terrain. Dans le Morbihan, le houx dominait ; dans le nord de la Bretagne, le gui. Certains éleveurs parlaient de spores, de soufre ou d’huiles essentielles. D’autres insistaient sur la croix formée par les branches, la cueillette avant le lever du soleil ou le bouquet que l’on ne devait pas décrocher avant l’année suivante.
Faut-il choisir entre remède, rite et protection ? Les personnes qui les employaient ne semblaient pas toujours éprouver ce besoin.
Les sorts parlent surtout du malheur
Le point commun des récits n’est pas le chaudron. C’est l’accumulation. Un animal tombe malade, puis un autre ; une machine casse ; un accident survient ; l’exploitation perd de l’argent ; la famille s’épuise. À un moment, quelqu’un — un voisin, un proche, parfois le premier à prononcer le mot — affirme que cette série n’est pas normale et conseille de consulter.
Le désenvoûteur donne alors au malheur une forme, parfois un responsable, et surtout une conduite à tenir. Il faut purifier, protéger, renvoyer, déplacer. Le rite ne se contente pas d’expliquer : il remet la personne en action. C’est sans doute pour cela que la sorcellerie ne se laisse pas réduire à une collection de croyances pittoresques.
Dans le Bocage de l’Ouest, l’ethnologue Jeanne Favret-Saada avait compris que l’on n’obtient pas ces récits en demandant froidement aux gens s’ils « croient aux sorts ». Devant l’étranger, on plaisante, on nie, on parle des autres. La parole ne vient que lorsque l’interlocuteur sent qu’il ne sera ni moqué ni aussitôt corrigé. La Bretagne rurale décrite par Auray impose la même prudence. La sorcellerie y reste souterraine ; elle se confie à ceux que l’on juge capables d’entendre.
C’est aussi ce qui donne leur valeur aux archives sonores. Une transcription nous apprendrait les mots. La voix nous donnerait encore les hésitations, les silences, le rire qui protège, le passage du français au gallo ou au breton, et cette manière de dire sans tout à fait affirmer. En 2012, Christophe Auray a confié à Dastum quarante-six heures de bandes issues de sa première enquête. Le catalogue permet aujourd’hui de repérer des témoignages sur le beurre, le sel, les prêtres, les animaux ou les protections. Dans un tel sujet, la façon de dire compte presque autant que ce qui est dit.
Samain approche, avec ses portes que l’on dit plus faciles à franchir entre les mondes. Je ne sais pas si les sorts entraient réellement dans les étables bretonnes. Je sais en revanche que des hommes et des femmes ont vécu des malheurs auxquels ils ont donné ce nom, qu’ils ont cherché de l’aide, accompli des gestes précis et transmis leur récit assez longtemps pour qu’un magnétophone le recueille.
Nous pouvons ne pas croire à leur explication. Nous pouvons aussi commencer par leur accorder ceci : ils ne nous ont pas parlé pour décorer Halloween.
