🔥 De la pierre levée à la Saint-Valentin : quand les rites deviennent marchandises

🔥 De la pierre levée à la Saint-Valentin : quand les rites deviennent marchandises

Ou comment nous avons échangé le feu sacré contre un ticket de caisse

Le 14 février, comme chaque année, les vitrines se parent de rouge. Roses, chocolats, dîners à prix majoré. On célèbre l’amour, dit-on. Mais ce jour, je ressens surtout une tristesse sourde : celle de voir un cycle naturel, une transition cosmique entre hiver et printemps, réduite à une transaction bancaire.

Il y a quelques siècles à peine, nos ancêtres celtes allumaient des feux à Imbolc, début février, pour saluer le retour timide de la lumière. Pas pour acheter. Pour être ensemble, pour reconnaître que la terre se réveille, que les jours s’allongent, que la vie reprend ses droits.

Aujourd’hui, nous avons troqué le feu contre le cadeau emballé. Le rite contre la rime marchande.

Comment en sommes-nous arrivés là ?


I. Ce que les rites disent de nous — bien au-delà du commerce

Avant de comprendre ce qui s’est perdu, il faut saisir ce que les rites faisaient.

En 1909, l’ethnologue Arnold Van Gennep écrit Les Rites de passage. Il y montre que toutes les sociétés humaines, de l’Antiquité romaine aux villages bretons du XIXe siècle, structurent leurs vies autour de rituels marquant les transitions : naissance, puberté, mariage, mort, mais aussi passages des saisons.

Ces rites suivent une architecture universelle en trois temps :
La séparation (on quitte un état ancien),
La marge (on traverse un seuil, un entre-deux),
L’agrégation (on revient transformé, reconnu dans un nouveau statut).

Victor Turner, anthropologue du XXe siècle, insistera sur la fonction sociale de ces passages : ils évitent les conflits en donnant à chacun une place claire dans le groupe. Ils structurent la vie en étapes précises, offrant une lecture apaisante de notre condition mortelle. Comme l’écrit Van Gennep : « Pour les groupes, comme pour les individus, vivre c’est sans cesse se désagréger et se reconstituer, changer d’état et de forme, mourir et renaître. »

Les rites ne sont pas des superstitions. Ce sont des fictions collectives qui ordonnent la nature. Ils symbolisent le monde pour le rendre familier. Ils créent du sens là où il n’y a que chaos apparent.

Et parmi ces rites, les fêtes calendaires — celles qui rythment l’année — occupent une place centrale.


II. Quand les Celtes célébraient les cycles, pas les soldes

Dans le monde celtique, quatre grandes fêtes structuraient l’année :

Samhain (1er novembre) ouvrait la saison sombre. Le voile entre les mondes s’amincissait, les morts revenaient visiter les vivants. On honorait les ancêtres, on fermait un cycle pour en ouvrir un autre.

Imbolc (1er février), fête de la déesse Brigid, célébrait la purification et la renaissance. Les agneaux naissaient, le lait coulait à nouveau, la lumière revenait. C’était une fête de promesse : l’hiver n’est pas éternel.

Beltaine (1er mai) marquait le passage à la saison claire. On allumait des feux immenses, on dansait, parfois nu, pour célébrer la fertilité et le retour de la vie. Le bétail passait entre deux brasiers pour être protégé.

Lugnasad (1er août), fête du dieu Lug, honorait les premières récoltes. On partageait, on redistribuait les richesses, on célébrait l’abondance collective.

Ces fêtes n’étaient pas des dates sur un calendrier. Elles étaient des moments sacrés, suspendus hors du temps ordinaire, où la communauté se rassemblait pour reconnaître sa dépendance aux cycles naturels. On ne fêtait pas pour soi, mais avec le monde.

Aucun cadeau à acheter. Aucun restaurant surbooké. Juste des feux, des chants, des gestes rituels qui réaffirmaient : nous appartenons à quelque chose de plus grand que nous.

L’Église catholique, en christianisant ces fêtes, en a conservé les dates mais modifié le sens. Samhain devient la Toussaint. Imbolc devient la Chandeleur (et la fête de Sainte Brigitte). Beltaine disparaît ou se cache derrière le muguet du 1er mai. Lugnasad s’efface.

Mais un autre processus, bien plus radical, allait survenir : la marchandisation.


III. L’invention du rite-produit — ou comment vendre l’amour

Prenons la Saint-Valentin, cet exemple parfait de ce que deviennent les rites sous le capitalisme.

À l’origine, le 14 février célèbre la mémoire d’un martyr chrétien, Valentin de Terni, qui mariait des couples en secret malgré l’interdiction de l’empereur romain. Mais ce n’est qu’au XIVe siècle, en Angleterre, que la date devient romantique : on croyait que les oiseaux commençaient à s’accoupler mi-février. Le poète Charles d’Orléans, prisonnier, écrit des poèmes à sa « Valentine ». L’amour s’invite dans le calendrier.

Mais c’est au XIXe siècle que tout bascule.
En 1861, Richard Cadbury commercialise des boîtes de chocolats en forme de cœur spécialement pour la Saint-Valentin. Le contenant devient le message. Le cadeau n’est plus ce qu’il contient, mais ce qu’il évoque visuellement.
Dans les années 1910, Hallmark Cards industrialise les cartes de vœux illustrées, diffusées massivement grâce au développement postal.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis exportent ce modèle partout : fleurs, bijoux, restaurants. La Saint-Valentin devient une opération marketing mondiale.

En France, 41 % des gens estiment aujourd’hui que le 14 février est « avant tout une invention marketing ». Et pourtant, 78 % attendent une attention particulière ce jour-là. Nous savons que c’est une manipulation, et nous jouons quand même le jeu.

Pourquoi ?

Parce que le besoin rituel, lui, n’a pas disparu. On a besoin de marquer les passages, de célébrer l’amour, de sortir du quotidien. Mais comme les rites collectifs se sont effondrés, on se raccroche à ce qui reste : des gestes individualisés, consumables, standardisés.

Le même mécanisme a transformé Noël. Fête chrétienne célébrant la naissance du Christ, elle s’est superposée aux fêtes païennes du solstice d’hiver (le Sol Invictus romain, le Yule germanique). Mais au XXe siècle, avec l’émergence de la société de consommation, Noël devient une messe consumériste. Coca-Cola met en scène le Père Noël dès 1936 pour vendre des sodas en hiver. Les publicités façonnent un imaginaire : le sapin couvert de cadeaux, la famille heureuse, le repas gargantuesque. Noël devient le pic annuel de la dépense. En France, on dépense en moyenne 549 € pour les fêtes de fin d’année. 61 millions de jouets sont vendus. Un enfant reçoit 6 à 8 cadeaux.

Et comme pour la Saint-Valentin, on sait que c’est excessif. Mais on le fait quand même.


IV. Ce qui se perd quand le sacré devient solvable

Que perdons-nous dans cette transformation ?

D’abord, le sens collectif.
Les rites celtes étaient communautaires. On célébrait ensemble, autour d’un feu, dans un espace-temps partagé. Aujourd’hui, les rites consuméristes sont individualisés. Chacun achète pour soi, pour sa famille nucléaire. Le lien social se dissout dans la transaction.

Ensuite, le lien au cosmos.
Imbolc célébrait le retour de la lumière, Beltaine la fertilité, Samhain la mort et la renaissance. Ces fêtes nous reliaient aux cycles naturels. Elles disaient : vous n’êtes pas hors du monde, vous en faites partie. Aujourd’hui, la Saint-Valentin tombe le 14 février, peu importe la météo, peu importe que la terre bourgeonne ou gèle. Noël se célèbre dans des centres commerciaux climatisés, déconnectés des saisons. Nous avons perdu le fil cosmique.

Enfin, la gratuité.
Le rite authentique est gratuit. Il ne coûte rien, ou presque. On apporte du bois pour le feu, on cuisine ensemble, on chante. Le don n’est pas monétaire, il est présence, temps, attention. Mais dans le rite marchand, tout se monétise. L’amour se prouve par le prix du cadeau. La générosité se mesure en euros dépensés. On est passé de l’échange symbolique à l’échange commercial.

Le sociologue Jacques Godbout, dans L’Esprit du don, montre que le don véritable crée du lien. Il engage, il oblige sans contraindre, il tisse une relation. Mais le cadeau acheté, standardisé, ne crée pas de lien. Il solde une dette. « Je t’ai offert quelque chose, tu me dois quelque chose. » C’est une logique transactionnelle, pas relationnelle.

Et voilà l’analogie qui me vient : c’est la même dérive que les indulgences catholiques. « Si je paye, j’irai au paradis. » Si j’achète le bon cadeau, je prouverai mon amour. Si je dépense assez à Noël, je serai un bon parent.

Mais l’amour ne s’achète pas. Et le paradis non plus.


V. Peut-on réenchanter nos rites ?

Je ne plaide pas pour un retour nostalgique aux feux de Beltaine. Ce serait vain. Le monde a changé, et avec lui nos manières d’habiter le temps.

Mais je crois qu’on peut réapprendre à célébrer autrement.

Certains signes, fragiles mais réels, apparaissent. À Édimbourg, le Beltane Fire Festival rassemble chaque 30 avril plus de dix mille personnes. Performances enflammées, danses tribales, corps peints. Le feu redevient spectacle et revendication identitaire. En Bretagne, des jeunes rallument des feux à Beltaine dans les Monts d’Arrée. On médite, on plante des graines, on crée des cercles de paroles. Ce n’est pas un repli sur le passé. C’est une réappropriation active.

Et même pour la Saint-Valentin, quelque chose bouge. Selon une étude récente, les nouvelles générations se détournent du modèle consumériste classique. La Génération Z privilégie les expériences créatives, le do it yourself, les souvenirs qu’on fabrique plutôt que ceux qu’on achète. Un tiers des Français fêtent désormais la Saint-Valentin autour d’un dîner à la maison, préparé ensemble. L’expérience ne se consomme plus, elle se fabrique.

Ce qui change, c’est que les gens reprennent la main. Ils ne veulent plus des rituels standardisés, imposés par les marques. Ils inventent leurs propres scénarios. L’amour redevient matière à créer, pas objet à acquérir.

Peut-être est-ce là le début d’un retour : non pas aux rites d’autrefois, mais à leur esprit. Célébrer ensemble. Reconnaître les cycles. Donner gratuitement. Être présent, tout simplement.


🕊️ Conclusion

Les rites ne meurent jamais vraiment. Ils se transforment, se déguisent, survivent sous d’autres formes.

La Saint-Valentin, malgré sa marchandisation, porte encore en elle la mémoire d’Imbolc : ce moment où la lumière revient, où la vie reprend, où l’amour est possible à nouveau. Noël, même noyé sous les cadeaux, garde l’écho du solstice : la nuit la plus longue, puis l’aube qui revient.

Ce qui nous manque, ce n’est pas les rites. C’est la conscience de ce qu’ils disent.

Alors peut-être qu’au lieu de courir acheter des roses surtaxées, on pourrait allumer une bougie. Cuisiner ensemble. Marcher sous le ciel de février et observer que, oui, les jours rallongent. Dire merci pour ce qui est, sans avoir besoin de l’emballer dans du papier brillant.

Les cycles continuent, avec ou sans nous. Mais célébrer, c’est choisir d’y être présent.

Et ça, aucune carte bancaire ne peut l’acheter.

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