J’avais envie, pour une fois, d’entrer dans l’histoire d’un lieu par un personnage. L’annonce d’une conférence sur le tourisme en Bretagne, à Pacé, a fourni le point de départ, mais c’est une femme et ses photographies qui m’ont finalement retenu du côté de Dinard.

Dinard traîne cette image de ville de riches, avec ses grandes villas au-dessus de l’eau et cette élégance un peu anglaise que l’on reconnaît sans toujours savoir d’où elle vient. Je ne connaissais pas le rôle de Lyona Faber dans cette histoire. Une femme qui avait les moyens de construire sur ce rivage, qui participait à sa transformation, et qui le photographiait alors que la station commençait à peine à prendre forme.

Cela donne envie de regarder derrière les façades. Car avant de devenir un décor familier, celui des promenades et des cartes postales, Dinard a été un paysage en chantier. Les photographies de la famille Faber nous permettent de remonter jusqu’à ce moment où les villas n’avaient pas encore occupé toutes les belles places.

Carte postale ancienne de la cale de Dinard, avec passants, quais et bateaux sur la Rance.
Dinard, la cale, vers 1900 selon la notice du document. Carte postale L.L., mise en ligne par Claude Lacourarie, Wikimedia Commons, CC0. Cette vue est postérieure à Lyona Faber et ne lui est pas attribuée.

Une Anglaise sur les bords de la Rance

Revenons au milieu du XIXe siècle. Face à Saint-Malo, le rivage de Dinard attire des familles britanniques déjà installées dans la région. La Rance offre un abri, des anses, des pointes rocheuses et cette vue sur l’autre rive qui compte beaucoup lorsque l’on cherche un endroit où séjourner.

Le dossier de l’Inventaire consacré à la station rappelle les liaisons maritimes entre Saint-Malo et Southampton. Ces premiers visiteurs arrivent dans un pays habité : il y a des maisons de pêcheurs, des activités sur l’eau, des chemins et, plus à l’ouest, le bourg de Saint-Énogat. Leur arrivée ajoute une autre manière d’occuper le bord de mer.

Au début des années 1850, Lyona Faber découvre la baie du Prieuré à l’occasion d’une visite au Britannique Robert Monteith. La famille s’installe ensuite au Bec-de-la-Vallée, du côté de cette Rance qui regarde Saint-Malo. Elle restera au cœur du développement des premières villas.

Après la mort de son mari, en 1854, elle choisit de rester à Dinard et fait construire la villa Sainte-Catherine, datée de 1858 par la Région Bretagne.

Cette maison apporte sur la côte des volumes et des formes d’inspiration anglaise, avec des fenêtres en saillie, les fameux bow-windows. La villa regarde le paysage, s’ouvre vers lui, prend sa place au-dessus des maisons de pêcheurs. L’architecture raconte déjà la rencontre de deux usages du rivage, ceux qui y travaillent et ceux qui viennent y séjourner.

Construire, et garder une image de ce qui change

Lyona Faber se passionne aussi pour la photographie. La technique est encore jeune, et les vues qui nous sont parvenues montrent les premières constructions et les espaces qui les entourent. Voilà ce qui rend son parcours intéressant : elle contribue au développement immobilier du lieu dont elle conserve, en même temps, la mémoire.

La Région Bretagne présente plusieurs de ces photographies, reproduites avec l’accord de l’association Histoire et Patrimoine du pays de Dinard-Rance-Émeraude. On y découvre Sainte-Catherine, les villas voisines et les premières constructions auprès du moulin Lepetit. Il faut aller les regarder : les détails du terrain et la place encore libre autour des maisons racontent mieux cette naissance qu’une longue énumération de dates.

Une villa isolée sur un terrain encore peu bâti, c’est une tout autre lecture que la même maison prise dans un front de mer déjà construit. Le regard suit les espaces entre les bâtiments, puis revient vers ce qui a disparu ou changé. On commence à comprendre comment un lieu peut conserver son nom, ses rochers, sa baie, et devenir pourtant très différent.

La brochure La pointe du Moulinet, publiée par le service patrimonial de Dinard, précise que Lyona et son fils William sont tous deux photographes amateurs. La famille achète des terrains et invite des amis britanniques et américains qui choisissent, à leur tour, de s’installer. La découverte se prolonge ainsi par les relations, les acquisitions et les constructions.

Il serait cependant bien commode de raconter que Dinard est née d’une passion pour la photo. Les sources ne vont pas jusque-là. Elles rapprochent deux activités chez une même femme, la photographie et la promotion immobilière, sans prouver que ses clichés aient servi de publicité pour vendre les terrains. Le lien est assez singulier pour ne pas lui ajouter une causalité dont on ne sait rien.

Cette femme appartient au milieu qui peut acheter, faire bâtir et inviter d’autres visiteurs à partager les lieux. Cela compte dans l’histoire. Le temps et les moyens dont elle dispose lui permettent aussi de pratiquer une technique nouvelle, tandis que son activité immobilière participe à transformer le rivage. Sa place dans ce mouvement mérite d’être racontée avec les maisons qu’elle a fait surgir et les images qu’elle a laissées.

Les photographies ouvrent alors une autre question : que voit-on de cette transformation, et que reste-t-il hors du cadre ? Elles renseignent sur les villas, le paysage, l’emplacement des constructions. Pour retrouver toute la vie des habitants, leurs travaux et ce que ces changements ont représenté pour eux, il faudrait suivre d’autres archives. Une photographie donne beaucoup à voir, mais elle ne raconte pas tout.

Le train arrive dans une station déjà née

Les équipements balnéaires suivent : un premier établissement de bains en 1859, un premier casino en 1866. La villégiature réclame des lieux où se baigner, séjourner et se distraire, et la côte se transforme à mesure que cette fréquentation se développe.

Dans cette histoire, le chemin de fer a sa place, mais il faut le faire arriver au bon moment. La ligne Dinan-Dinard ouvre en 1887, plusieurs décennies après les débuts de la famille Faber. À Dinard, les premières villas précèdent donc la gare. Le train facilite ensuite l’accès à une station qui existe déjà.

D’autres investisseurs prennent le relais. Dans les années 1870, le comte Rochaïd Dahdah porte de nouveaux aménagements, puis les lotissements et les grands équipements étendent la ville. Lyona Faber, morte en 1866, n’aura pas connu toutes ces étapes. Elle appartient aux débuts d’une histoire qui se poursuit largement après elle.

Cela change un peu la manière de regarder Dinard. Sous l’apparence d’une ville installée depuis toujours dans son élégance, on retrouve des achats de terrains, des constructions, des accès à organiser et des habitudes venues d’ailleurs. La station s’est faite progressivement, avec plusieurs acteurs et des choix très concrets.

L’image de ville aisée n’est donc pas sans racines. Elle renvoie à une villégiature qui demandait des moyens, à des demeures pensées pour recevoir, à une sociabilité internationale qui a marqué l’architecture. Mais si l’on s’arrête à cette image, on laisse de côté le rivage antérieur et tous ceux qui l’habitaient avant que ses points de vue deviennent recherchés.

Ce que nous admirons aujourd’hui comme du patrimoine a parfois été, pour les habitants d’alors, une nouveauté imposante. Les bow-windows et les villas qui semblent appartenir naturellement au paysage y sont arrivés un jour. Il n’y a pas besoin d’opposer une Bretagne ancienne et vraie à une Bretagne touristique qui le serait moins ; il y a surtout des transformations à retrouver, avec ce qu’elles ont apporté et ce qu’elles ont remplacé.

C’est ce détour par Lyona Faber que j’avais envie de partager. Un personnage permet d’ouvrir une porte dans l’histoire de la ville, puis ses photographies nous ramènent aux lieux, à leur relief et à ces intervalles encore vides entre les maisons.

Si vous longez un jour les bords de la Rance à Dinard, emportez donc avec vous une de ces anciennes vues. Essayez de retrouver la place du photographe, un toit, un bout de rivage. Le paysage vous paraîtra peut-être moins immobile. Et entre deux villas, vous chercherez ce que Lyona Faber pouvait encore voir.

Pour prolonger la lecture : les photographies présentées par la Région Bretagne, l’Inventaire de la station balnéaire et la brochure patrimoniale sur la pointe du Moulinet.